Le 2 juillet dernier, des centaines de salarié·es des agences sanitaires et environnementales se rassemblaient à Paris pour défendre leurs missions et leur indépendance. Une mobilisation nécessaire face à un gouvernement qui prétend « simplifier » l’action publique alors qu’il organise, morceau par morceau, l’affaiblissement de Santé publique France.
Ne nous y trompons pas : ce qui se joue n’est pas une obscure réorganisation administrative. C’est une reprise en main politique de la santé publique.
En janvier 2026, le gouvernement a annoncé un « recentrage stratégique » de Santé publique France. Derrière cette formule technocratique se cache notamment le transfert des grandes campagnes nationales de prévention vers le ministère de la Santé et l’Assurance maladie. L’agence, elle, serait recentrée sur la production de données, la surveillance et l’expertise.
En 2016, la loi de modernisation de notre système de santé avait justement fait le choix inverse : rassembler au sein de Santé publique France plusieurs compétences essentielles de la santé publique, en réunissant l’InVS (Institut de veille sanitaire), l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé), l’Éprus (Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires) et Adalis (Addictions, drogues, alcool info service). L’objectif était clair : disposer d’une agence publique capable d’articuler surveillance épidémiologique, expertise, prévention, information du public et réponse aux crises sanitaires.
Dix ans plus tard, c’est précisément cette articulation que le gouvernement est en train de défaire. Le transfert des grandes campagnes nationales de prévention vers le ministère de la Santé et l’Assurance maladie ne constitue donc pas seulement un changement de périmètre administratif : il revient à retirer à Santé publique France l’une des missions qui justifiaient sa création. Et derrière cette amputation, c’est tout un savoir-faire en matière de prévention et de conception de campagnes qui est aujourd’hui menacé de disparition.
Le paradoxe est saisissant : l’agence créée pour renforcer et coordonner la santé publique est désormais progressivement privée de l’un de ses principaux outils pour agir sur la santé de la population. À quoi sert une agence de santé publique si elle peut produire les données, documenter les risques et lancer les alertes, mais plus concevoir et porter directement les campagnes permettant d’y répondre ?
Autrement dit : les scientifiques produisent les alertes, les politiques choisissent ce que la population doit entendre.
Depuis plusieurs mois, l’intersyndicale de Santé publique France et le collectif Santé publique en danger alertent sur le blocage des campagnes de prévention. La campagne « Vivre avec la chaleur », préparée en amont avec Météo-France, n’a pas pu être déployée au moment où la France affrontait les premières fortes chaleurs. Le budget consacré aux campagnes de prévention avait par ailleurs diminué de 40 % depuis le début de l’année.
Même scénario pour les paris sportifs : à la veille du lancement de la Coupe du monde de football, la campagne de prévention de Santé publique France contre les risques liés aux paris n’avait toujours pas reçu le feu vert gouvernemental.
Et ce n’est pas une première. Le 31 mai, l’intersyndicale dénonçait déjà l’absence de mise en œuvre de la campagne nationale de prévention du tabagisme, une première depuis la création de Santé publique France en 2016. Depuis 2019, quatre campagnes de prévention sur l’alcool ont également été bloquées.
Voilà le futur que le gouvernement nous prépare : une santé publique à géométrie variable, soumise au calendrier politique, aux arbitrages ministériels et aux intérêts économiques.
Pour Act Up-Paris, cette perspective est particulièrement inquiétante dans le champ du VIH.
La prévention du VIH-Sida n’est pas une opération de communication parmi d’autres. Elle suppose de parler de sexualités, de pratiques, de dépistage, de PrEP, de TPE, de traitement, de réduction des risques, de sérophobie. Elle suppose aussi de nommer les populations les plus exposées, de lutter contre les discriminations et de dire ce que certains préféreraient ne pas entendre. Elle suppose surtout de travailler avec les associations qui disposent d’une expertise incontournable.
Mais au fil des années, les campagnes de prévention primaire contre le VIH se sont progressivement diluées dans des campagnes VIH-IST, puis ont perdu leur spécificité pour se fondre dans le vaste champ d’une santé sexuelle au périmètre mal défini. À force d’élargir le périmètre, le risque est de diluer le message : le VIH devient un sujet parmi d’autres, alors même que les enjeux qui lui sont propres – prévention combinée, dépistage, PrEP, TPE, traitement comme prévention, réduction des risques, lutte contre la sérophobie et prise en compte des populations les plus exposées – nécessitent des campagnes identifiables, ciblées et fondées sur une expertise spécifique.
C’est précisément pour cela qu’une agence publique disposant d’une expertise scientifique et d’une autonomie opérationnelle est indispensable. Depuis des années, le 1er décembre est un rendez-vous majeur de cette politique de prévention. Bien qu’imparfaites, Santé publique France a régulièrement profité de la Journée mondiale de lutte contre le sida pour diffuser des campagnes nationales : lutte contre les discriminations en 2020, rediffusion de cette campagne en 2021, prévention combinée et dépistage en 2022, campagnes VIH/IST en 2024, puis plusieurs campagnes en 2025.
Au 28 août, aucune campagne nationale de Santé publique France pour le 1er décembre 2026 n’est annoncée. Pendant que l’ONUSIDA rappelle que 1,3 million de nouvelles infections par le VIH surviennent encore chaque année dans le monde et que l’objectif est de mettre fin au sida comme menace de santé publique d’ici 2030, la France risque de se retrouver sans campagne nationale portée par son agence de santé publique pour le rendez-vous annuel consacré au VIH. Le silence est assourdissant.
Coïncidence ? Nous ne sommes pas naïf·ves.
Quand les campagnes sont bloquées les unes après les autres, quand une agence perd la responsabilité de les concevoir et de les porter, quand ses budgets diminuent et que ses missions sont transférées vers le politique, il ne s’agit plus d’un simple changement d’organigramme. Il s’agit d’un changement de modèle.
Une campagne de santé publique peut déranger. Elle peut parler d’alcool sans faire plaisir aux consommateur·rices. De tabac sans faire plaisir aux industriels. De chaleur sans minimiser le changement climatique. De paris sportifs sans faire plaisir aux opérateurs. De VIH sans faire plaisir aux réactionnaires qui rêvent encore d’une prévention fondée sur la peur, la culpabilisation et l’injonction à la « bonne conduite ».
C’est justement le rôle de la santé publique que de ne pas faire plaisir.
La prévention a en outre un défaut majeur aux yeux du politique : elle produit rarement ses résultats à l’échelle d’un mandat. Les bénéfices d’une campagne, d’une politique de dépistage ou d’un investissement dans la prévention se mesurent dans le temps, parfois des années plus tard. Autrement dit, il faut accepter d’agir aujourd’hui pour obtenir des résultats qui seront peut-être constatés, évalués et même attribués à celles et ceux qui gouverneront demain. À l’inverse, renoncer à agir permet de réaliser immédiatement des économies ou de repousser une décision difficile, tandis que le coût de cette absence de prévention ne sera visible que plus tard.
C’est une raison supplémentaire pour laquelle la prévention doit être protégée des seuls arbitrages du calendrier politique. Elle exige une forme de courage politique : accepter d’investir dans des résultats que l’on ne pourra pas nécessairement revendiquer soi-même.
À Act Up-Paris, nous savons ce que coûte une prévention empêchée, édulcorée ou retardée. Nous avons appris, au début de l’épidémie de sida, que lorsque les pouvoirs publics ne veulent pas parler, ce sont les mort·es qui finissent par parler à leur place.
Nous refusons que l’histoire recommence sous une forme bureaucratique.
Le gouvernement prétend vouloir rendre l’action publique plus lisible. Nous voyons surtout une volonté de contrôler le message. Il prétend vouloir renforcer l’efficacité. Nous voyons des campagnes bloquées. Il prétend vouloir rationaliser. Nous voyons une agence amputée de ses missions.
La santé publique n’est pas la communication du gouvernement.
Une campagne de prévention n’est pas un élément de langage. Une alerte sanitaire n’est pas un argument de communication. Une donnée épidémiologique n’a pas à attendre le feu vert d’un cabinet ministériel pour devenir publique. Et surtout, la prévention ne peut pas être efficace si elle est politiquement docile.
Nous soutenons les salarié·es de Santé publique France qui alertent depuis des mois. Nous soutenons le collectif Santé publique en danger et toutes celles et ceux qui refusent cette reprise en main. Le rassemblement du 2 juillet n’était pas un baroud d’honneur : c’était un avertissement.
Et si, en décembre, le 1er décembre devait effectivement se dérouler sans campagne nationale de Santé publique France sur le VIH-Sida, il faudra poser la seule question qui vaille : qui a décidé que la prévention pouvait attendre ?
Nous, nous n’attendrons pas.