À l’approche des élections municipales puis présidentielles, certains responsables politiques ont appris à brandir l’« objectif 2030 » : mettre fin à l’épidémie de VIH. Sur le papier, l’ambition paraît louable. Élaborée par l’ONUSIDA il y a plus de dix ans, elle est devenue un slogan commode, vidé de sa radicalité politique. Dans les discours officiels, la France serait même « en bonne voie ». Mais derrière cette autosatisfaction institutionnelle, la réalité sociale, sanitaire et politique raconte une tout autre histoire.
Face aux attaques répétées contre la lutte contre le VIH, il n’y a plus lieu d’être sidéré. La sidération est un luxe que les personnes concernées ne peuvent pas se permettre. Quand les droits reculent, quand les moyens disparaissent, quand la prévention est entravée, il ne s’agit pas de s’étonner mais de résister. Nous devons nous remettre en mode combat pour défendre ce qui a été arraché de haute lutte.
Car on ne mettra pas fin au VIH dans un pays qui affaiblit son système de santé, assèche les financements associatifs, précarise les populations les plus exposées et réprime leurs conditions de vie. L’épidémie de VIH n’est pas seulement une affaire de virus : elle est sociale, politique, et profondément liée aux rapports de pouvoir, aux inégalités et aux droits.
Des avancées réelles, arrachées par les luttes
Oui, des progrès ont été obtenus ces dernières années. La généralisation de la PrEP, le développement du dépistage communautaire, l’accès au dépistage sans ordonnance en laboratoire, le principe du TasP (« indétectable = intransmissible ») ont permis de réduire les transmissions et de transformer la vie de nombreuses personnes concernées, en premier lieu les personnes vivant avec le VIH. Mais ces avancées restent minées par des incohérences structurelles : si le dépistage du VIH est gratuit en laboratoire, celui des autres IST ne l’est pas pour les plus de 26 ans, conditionné à des taux de remboursement et à la détention d’une mutuelle – un dispositif pensé pour des parcours hétéronormés, en décalage avec les réalités et les besoins des communautés. Ces avancées ne sont pas tombées du ciel : elles sont le fruit des luttes associatives, au premier rang desquelles Act Up-Paris, des mobilisations communautaires, des savoirs des personnes concernées et de décennies de rapports de force.
Les dispositifs hors-les-murs, les permanences communautaires, les observatoires des refus de soins ont permis d’atteindre des publics que le système de santé continue d’exclure : personnes migrantes, travailleur·ses du sexe, personnes trans, usager·es de drogues, personnes en situation de précarité, hétérosexuel·les né·es à l’étranger, femmes souvent invisibilisées dans les politiques de prévention. C’est cette articulation entre prévention biomédicale et action communautaire qui fonctionne.
Mais ces acquis sont fragiles, et aujourd’hui directement menacés.
L’objectif 2030 face à la réalité du système de santé
Le système de santé est à bout de souffle : hôpitaux saturés, pénurie de soignant·es, fermetures de services, inégalités territoriales massives. Les banlieues, les zones rurales, les DROM et la Corse cumulent les difficultés : éloignement des soins, sous-équipement, discriminations structurelles, racisme et xénophobie. Dans ces territoires, la lutte contre le VIH est entravée par des héritages coloniaux persistants, des formes de stigmatisation spécifiques et, parfois, par des réseaux mafieux ou des attaques organisées de l’extrême droite, notamment contre l’EVARS.
Les associations, pourtant reconnues comme indispensables, voient leurs financements diminuer, se fragmenter ou devenir conditionnels. On leur demande de « réinventer » leurs actions chaque année pour satisfaire des logiques technocratiques, notamment celles de la Direction Générale de la Santé (DGS), au lieu de leur permettre de mener une prévention inscrite dans la durée. Cette instabilité budgétaire est incompatible avec des enjeux de santé publique de long terme.
Dans ces conditions, parler d’« élimination du VIH » relève de l’incantation. Comment atteindre 2030 quand l’accès à la PrEP dépend encore du lieu de vie, du statut administratif ou du regard d’un·e soignant·e ? Quand le TPE est refusé aux urgences ? Quand le dépistage repose sur des équipes épuisées et sous-financées ?
EVARS, EMI : des urgences politiques sabotées
L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS), tout comme l’éducation aux médias et à l’information (EMI), sont des leviers essentiels de prévention. Leur application reste pourtant partielle, entravée, attaquée politiquement. Les campagnes de désinformation, portées notamment par l’extrême droite, visent explicitement ces programmes, accusés de tous les maux.
Il est urgent non seulement d’appliquer ces programmes, mais de leur associer des moyens à la hauteur : formation des personnels éducatifs, soutien aux associations, protection face aux attaques idéologiques, renforcement des infirmeries scolaires. Sans cela, on laisse le terrain aux discours réactionnaires et à la désinformation.
3×90 : un indicateur, pas une victoire politique
Les institutions aiment rappeler les objectifs dits des « 3×90 » :
90 % des personnes vivant avec le VIH diagnostiquées,
90 % des personnes diagnostiquées sous traitement,
90 % des personnes traitées avec une charge virale indétectable.
Ces indicateurs sont utiles. Mais ils ne disent rien de celles et ceux qui restent hors des radars : personnes sans-papiers qui renoncent aux soins par peur des contrôles, travailleur·ses du sexe exposé·es aux violences policières, usager·es de drogues criminalisé·es, personnes LGBTQI+ victimes de discriminations dans les parcours de soins. Se féliciter de bons indicateurs globaux tout en abandonnant ces populations, c’est construire une victoire statistique sur le dos des communautés.
Sans droits, pas de prévention ni de soins
La prévention du VIH ne se décrète pas : elle se rend possible. Or elle devient impossible quand les politiques publiques répriment les conditions mêmes de la santé.
La pénalisation du travail du sexe éloigne les personnes des dispositifs de prévention. La guerre aux drogues et l’infantilisation des consommateur·rices empêche une véritable réduction des risques et des dommages. Les politiques migratoires répressives transforment l’accès aux soins en parcours d’obstacles. La précarité économique rend l’observance, le suivi médical et même la simple prise de rendez-vous aléatoires.
Rappeler cette évidence reste subversif : les droits sont un outil de santé publique. Sans dépénalisation, sans protection sociale, sans accès effectif aux droits, les innovations biomédicales resteront inaccessibles à celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Ce qu’il reste à accomplir maintenant
Atteindre 2030 suppose donc des choix politiques clairs, au niveau municipal et au niveau national :
- garantir durablement la gratuité et l’accessibilité de la PrEP (orale et injectable) ;
- assurer un accès réel, partout et pour tou·tes, au dépistage et au TPE ;
- financer structurellement et durablement les associations communautaires ;
- mettre fin à la pénalisation des clients du travail du sexe et à la criminalisation des usages de drogues ;
- garantir l’accès aux soins indépendamment du statut administratif ;
- lutter réellement contre les discriminations dans le système de santé.
- Démocratie sanitaire : reprendre le pouvoir
La lutte contre le VIH ne peut pas se passer des personnes concernées et de nos communautés. La démocratie sanitaire est aujourd’hui fragilisée par une technocratisation hors-sol des politiques de santé, malgré l’apport des nombreux plans et autres stratégies.
Il est indispensable de défendre le rôle du patient expert :
- dans les CoReSS, en permettant la création effective de commissions personnes vivant avec le VIH, sans les entraver ;
- dans la recherche participative ;
- dans les instances publiques ;
- dans le pilotage des politiques de santé.
Rien pour nous sans nous. L’expertise communautaire n’est pas un supplément d’âme : c’est une condition de l’efficacité.
- Décoloniser la lutte contre le VIH
La lutte contre le VIH reste marquée par des logiques coloniales : conditions de fabrication des traitements, dépendances économiques, inégalités d’accès entre les Nords et les Suds. Ces dimensions doivent être nommées et combattues.
Les poussées réactionnaires et fascistes, visibles notamment aux États-Unis sous Donald Trump et ailleurs, constituent une menace directe pour la prévention, les droits sexuels et la santé publique. La lutte contre le VIH est indissociable de la lutte contre le fascisme.
2030 ne sera pas un slogan
Les financements nationaux et européens sont en baisse, et l’incertitude autour du Fonds mondial est alarmante. Dans le même temps, les élu·es et décideur·ses publics manquent cruellement de formation sur le VIH, l’état des connaissances scientifiques et les réalités de terrain. Cette ignorance nourrit des politiques incohérentes, voire dangereuses.
Pire encore, de nombreux choix politiques semblent guidés par des boussoles idéologiques et électoralistes alignées sur l’agenda de l’extrême droite. Ce déni, ce mépris, cette démagogie ne peuvent plus durer.
Nous refusons les discours d’autocongratulation qui masquent les renoncements politiques. Mettre fin au VIH ne se fera ni par des effets d’annonce, ni par des indicateurs déconnectés des réalités sociales. Sans droits, sans moyens, sans les communautés, sans lutte contre les inégalités et les idéologies réactionnaires, il n’y aura pas de fin à l’épidémie. Et nous ne resterons pas sidéré·es.