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Paris recevait du 13 au 16 juillet 2003, la 2ème conférence de l’International aids society (IAS) sur le VIH, la pathogénèse et les traitements. Ce rendez-vous international se veut la réponse à l’hégémonie américaine installée dans le registre des conférences scientifiques avec la CROI, l’autre meeting annuel des cliniciens et chercheurs qui se consacrent au sida.

Si la précédente édition à Buenos Aires en 2001 nous avait permis de découvrir une conférence d’un bon niveau scientifique, mais surtout une conférence plus libre et plus ouverte que la CROI, Paris 2003 n’a pas dérogé à cette règle malgré les tentatives pour museler les activistes qui n’ont pas manqué. En effet, peu avant la conférence, sous l’influence des sponsors américains et de l’industrie pharmaceutique, le staff de l’IAS entendait bien par l’application de nouvelles règles de «bonne conduite» soumettre les activistes à un rôle de figurants tout juste tolérés. Le piège a été déjoué : nous n’avons non seulement pas accepté ces nouvelles règles, mais nous les avons dénoncées comme contraires à nos intérêts de malades. Notre participation à ces conférences ne peut se résumer à une position d’observateur : comme l’a fort bien souligné Antony Fauci dans son exposé de vingt ans de sida, la collaboration avec la communauté a été une des clés des succès de la recherche. Mais cette conférence a été marquée par bien d’autres aspects qui en ont fait l’intérêt pour nous.

Week end

Le dimanche fut consacré au forum communautaire. En préliminaire à la conférence officielle, ce forum rassemblait des représentants d’associations de malades ou de soutien aux personnes atteintes venus de nombreux pays du monde et en particulier d’Afrique et d’Asie. Au-delà d’une confrontation de nos expériences, ce forum a permis aux participants d’échanger leur point de vue sur ce que nous attendons de la recherche, tant sur le plan clinique et l’accès aux soins que sur les questions éthiques. Il est clair que de ce forum ne pouvait que ressortir une fois de plus l’inégalité criante de l’accès aux traitements et aux soins entre le Nord et le Sud, ce que ne manquera pas d’appuyer avec vigueur Marie-Josée Mbuzenkamwe, co-présidente du comité de liaison communautaire de la conférence et représentante d’une association du Burundi, dans un discours militant prononcé en séance plénière d’ouverture de la conférence : «Je sais que je suis, comme beaucoup de mes collègues, dans une situation où notre exercice de la médecine ne consiste pas simplement à soigner des malades, mais où il faut, par la force des choses, décider de qui vivra et qui mourra. Parce que lorsqu’on n’a que 30 traitements à donner et 120 malades on sait qu’il va falloir faire un choix. Avez-vous déjà fait ce choix en face d’un malade ?». (en entier sur le net article1205).

Ce discours, comme d’autres, plaçait d’entrée cette conférence scientifique sous des auspices nettement plus politiques que les autres rencontres scientifiques internationales. Non seulement parce que sans cesse, dans les plénières, de nombreuses fois la question de l’inégalité de l’accès aux soins fut soulignée mais également parce que, en parallèle, se tenait la conférence des donateurs réunissant les instances politiques sollicitées à participer à l’alimentation du Fonds mondial, sur l’initiative de Jacques Chirac. D’où la conclusion du discours de Marie-Josée Mbuzenkamwe : «Pourtant nous savons déjà que cette conférence des donateurs, un meeting de plus, ne sera qu’un événement de communication pour satisfaire les bailleurs et endormir l’opinion publique internationale. Accepterez-vous alors de cautionner cette hypocrisie en applaudissant lors de la cérémonie de clôture des discours vides de tout engagement financier véritable ?».

Je discours, tu discours…

Mais cette séance plénière d’ouverture ne fut pas la seule manifestation à caractère politique de la conférence : le lundi, une plénière extraordinaire réunissait Antony Fauci, le directeur du NIAID, pour une remarquable présentation déjà évoquée de vingt ans de lutte contre le sida, et Nelson Mandela, l’ancien président d’Afrique du Sud qui adressa un plaidoyer d’une force exceptionnelle aux congressistes et, au-delà, aux chefs d’états réunis pour la conférence des donateurs : «Nous avons échoué à transformer nos progrès scientifiques en actions là où ils sont les plus nécessaires ‘ dans les communautés des pays en développement, les régions les plus pauvres du globe. Cela constitue une injustice mondiale qui ne peut être tolérée. Il s’agit d’un pastiche de droits de l’Homme à l’échelle mondiale.».

Brandissant des pancartes et scandant des slogans comme «Traitez les 6 millions, où sont les dix milliards ?», une déferlante d’activistes d’Act Up et d’autres groupes venus de nombreux pays rejoignait sur scène l’ancien président, ravi et souriant, ce fut le deuxième temps fort politique de cette conférence. Il fut d’ailleurs relayé par un appel à soutien signé par plus de 2000 participants à la conférence les jours qui ont suivi.

La plénière de clôture qui servait en même temps de conclusion à la rencontre sur le Fonds mondial constitua le troisième événement politique de cette rencontre. Jamais conférence ne vit séance plus sécurisée et policée. Outre un impressionnant dispositif de gros bras à l’intérieur de la salle, tout participant devait se soumettre à une fouille en règle avant d’entrer. Pourtant, les conclusions de Joep Lange, président de l’IAS et le discours de Vallop Thaineua, ministre de la Santé de Thaïlande, pays qui accueillera la prochaine conférence mondiale en 2004, et de Celso Ramos-Filho, futur co-président de la 3ème conférence scientifique de l’IAS en 2005 ne nécessitaient pas un tel dispositif. Mais la deuxième partie ne devait pas nous laisser indifférents.

Organisée comme une sorte de montée en puissance, nous avons subi les discours attendus et lénifiants du directeur du Fonds mondial, Richard Feachem, puis du président de la Commission européenne, Romano Prodi avant de devoir subir celui de Jacques Chirac qui devait conclure la conférence. Evidemment, l’intervention des activistes devait interrompre cette machine bien huilée au moment de la prise de parole du président français. Montrant un visage visiblement agacé, il risqua un «ça y est, on vous a entendu» avant que tous les activistes hurlants ne soient évacués de la salle d’abord par des policiers en civil, puis par des CRS ; ils n’ont été relâchés que bien plus tard, après que la cérémonie de clôture se fut terminée. Dénonçant la mascarade et la pingrerie des états occidentaux, cette démonstration de force devait se faire la traduction de l’appel lancé par Marie-Josée Mbuzenkamwe en ouverture de la conférence. Elle faisait aussi écho à la manifestation des activistes qui avait eu lieu le matin même et qui s’était rendu sur le lieu de la conférence des donateurs.

Science

Mais la rencontre parisienne devait aussi et surtout être un lieu de travail et d’échanges de scientifiques. On ne peut pas dire qu’il se soit agi d’une conférence majeure en termes d’annonces ou de nouveautés. Malgré cela, les sessions nombreuses et couvrant tous les thèmes de travail de la recherche permettent de constater que des progrès sont réalisés régulièrement et que la fréquence des conférences scientifiques dans le domaine du sida n’est pas inutile (lire Protocoles n°30).

En matière d’antiviraux, il s’agit de faire face aux problèmes des personnes en échappement mais aussi aux effets intolérables des traitements actuels. Les résultats des essais cliniques permettant la distribution de bon nombre de nouvelles molécules ont été présentés lors des séances consacrées aux traitements. L’atazanavir et le tipranavir confirment leur intérêt. Ce dernier, présenté notamment lors d’un symposium en marge de la conférence est un produit attendu par les malades en échappement. Cela n’empêche pas le laboratoire Bohringer d’organiser un programme d’essais cliniques une fois de plus contraire à la nécessité urgente de ce type de produit afin de satisfaire ses besoins marketing. C’est ce qui nous a conduit à intervenir au milieu du symposium de Bohringer afin de dénoncer les manquements éthiques de la firme.

Les effets indésirables ont été beaucoup étudiés et quelques pistes nouvelles ont pu être proposées pour lutter contre les troubles métaboliques et la toxicité de certains antiviraux. D’autres, comme le Zérit®, sont vraiment reconnus comme la source de tous les ennuis et il reste surprenant que des médecins puissent encore prescrire ces produits en routine tant ils sont délétères.

La recherche fondamentale sur le virus permet de dégager les futurs angles d’attaque thérapeutique. C’est pourquoi il s’agit souvent d’un sujet d’importance dans ce genre de conférences. Ainsi les travaux de nombreuses équipes à travers le monde ont permis de bien mettre en évidence comment le VIH peut déjouer les défenses antivirales naturelles de l’organisme grâce à une de ses protéines appelée Vif. Ce genre de mécanismes s’est dévoilé progressivement au fil des conférences. Il est le meilleur exemple pour comprendre la difficulté de la recherche et la nécessité de ces rencontres régulières au plus haut niveau scientifique. Ces résultats permettent, tant aux recherches thérapeutiques que vaccinales, de comprendre leurs échecs et de mieux cibler leurs essais à venir.

Mais la connaissance toujours accrue du virus n’apporte pas que des bonnes surprises. Le VIH possède de nombreux variants, ce qui rend la tâche des vaccins très difficile. Progressivement, les études d’épidémiologie nous montrent que les différents sous-types sont capables de se recombiner chez des personnes plusieurs fois contaminées, donnant ainsi lieu à de nouveaux variants. Ce phénomène ne peut que nous inquiéter et nous inciter à renforcer la prévention car s’il est plus aisément imaginable en Afrique dans des populations fortement contaminées et sans mesures de prévention efficaces, il est aussi présent au Nord où l’on a trouvé des personnes infectées, longtemps sans problèmes, sombrer soudain dans une infection explosive parce qu’elles avaient été surcontaminées par des virus différents.