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Ces temps-ci, on aura vu Act Up accrocher la fierté à toutes les boutonnières. Le numéro 51 d’Action titrait « Précaire Pride » ; nous sommes résolus à faire de la manifestation interassociative du 7 juin une Toxipride. Nous serons présents à la Gay Pride comme nous l’avons toujours été depuis 1989 – c’est là que nous sommes nés, lors d’un die in fondateur auquel s’étaient jointes quelques dizaines de personnes. C’était déjà tout un programme : la volonté d’inscrire le combat contre le sida dans la lutte pour les droits et la visibilité des gays et des lesbiennes ; la conviction que ce combat devait passer par une inscription forte dans une communauté qui, frappée en première ligne, pouvait assurer une prise en charge collective de la prévention et de la solidarité ; l’intuition que l’esprit de communauté ferait passer la compréhension de sa maladie du statut de fatalité individuelle à celui de combat collectif et politique.

Pride. Le mot ne sonne sans doute pas très français, et l’on verra une fois encore les tenants d’un républicanisme étroit monter sur leurs grands chevaux en affirmant qu’une partie du mouvement social est sous perfusion de l’étranger ; on lira certainement d’un il fatigué les mêmes éditoriaux hypocrites et affolés, brandissant le spectre d’une apocalypse américaine largement fantasmée : la dictature des minorités, l’impératif catégorique de la correction politique, le risque de « balkanisation » de la nation, etc. Mais ce ne devrait pas être la moindre des fiertés des pédés et des gouines que d’avoir fait rentrer « pride » dans le lexique de cette gauche dont nous faisons partie, et qui est en train de renouveler profondément les pratiques et le paysage politique français : il y a de la pride chez les sans-papiers qui sortent de l’invisibilité où les confine leur clandestinité en investissant les églises et les lieux publics, comme chez les chômeurs qui ne peuvent plus se résoudre aux discours fatalistes des responsables politiques, des syndicats et des associations caritatives. Ce sont eux, du reste, qui le disent, comme le collectif d’occupation de la rue Vicq d’Azir qui proposait, l’été dernier, d’organiser une Précaire Pride. On sait, depuis le printemps, quelle forme elle a prise. Pride. Cette année comme toutes les précédentes, on trouvera encore mille arguments qui contestent le terme, et dont on ne saura toujours pas très bien s’il faut les mettre sur le compte de l’imbécillité ou de la mauvaise foi. Tendez un peu l’oreille, vous les entendez déjà : pas de quoi être fier de son homosexualité, de la précarité contre laquelle on se débat pourtant, de l’usage qu’on fait des drogues quand on sait les ravages de la toxicomanie, etc. Des petits marquis, croyant faire de l’esprit, se gausseront volontiers en imaginant le contre-feu grotesque d’une « Hétéropride », d’un défilé de séronégatifs, ou de l’expression de fierté, déjà très courue, de ceux qui ont su dire non à la drogue. Ceux-là n’auront rien compris. Ils ne voudront pas voir ce que le mot recèle de promesses d’avenir : Pride est une nécessité minoritaire ; Pride est un geste politique ; Pride est une expression collective. Une pride est toujours la prise de parole inédite de tous ceux qui s’affrontent, dans leur vie, dans leurs pratiques, dans leurs désirs ou dans leurs drames, aux normes, aux conduites et aux discours majoritaires. C’est pourquoi la pride doit être comprise comme un processus : le refus résolu de la honte d’être une gouine ou un pédé, un malade du sida, un chômeur, un sans-droit; la volonté d’en finir avec un sentiment d’infériorité souvent intériorisé ; une sortie du placard. Il s’agit de contester les pouvoirs de toutes sortes, non pas tant parce qu’ils nous laisseraient pour compte que parce qu’ils nous confisquent le droit de parler pour nous et en notre nom : les homosexuels, après tout, ont toujours été une préoccupation des psychanalystes, les séropositifs des médecins, les chômeurs des gouvernements, les toxicomanes des travailleurs sociaux et les sans-papiers des policiers. En ce sens, la pride exprime à la fois une colère et une joie : la colère dirigée contre une parole d’experts qui sait toujours mieux que nous ce qui nous concerne ; la joie de pouvoir enfin l’exprimer et de parler sa langue. S’il n’y a a priori aucune fierté à être séropositif, homosexuel, toxicomane ou sans papier, il y a une fierté à le dire et à le montrer, à refuser les exigences répétées de discrétion et de pudeur, régulièrement assorties de déclarations faussement charitables et toujours lénifiantes. La pride a donc pour vocation d’être collective : on ne fait pas de fête dans son coin ; des voix longtemps étouffées auront d’autant plus de chances de se faire entendre qu’elles se rassembleront ; l’agglomération de parcours individuels hétéroclites peut seule donner corps à une révolte fructueuse et festive. endez-vous donc le 7 juin à notre Toxipride. C’est le nom que nous donnons à notre participation à la manifestation du Collectif pour l’abrogation de la loi de 1970, que nous avons contribué à fonder. Son titre officiel – « Drogues : Légalisez le débat » -, auquel nous souscrivons pleinement dans le cadre de notre combat contre l’article L630, a toutefois la mollesse des compromis interassociatifs. Ce jour là, nous défilerons en tant qu’usagers de drogues, résolus d’en découdre avec les catégories cliniques et juridiques du toxicomane. Nous l’avons écrit cent fois dans ces pages et nous le répétons encore dans ce numéro : ces catégories, qui permettent de nous considérer au pire comme des délinquants et au mieux comme des malades, continuent d’empêcher toute lutte sérieuse et efficace contre le sida dans la population des usagers de drogues. Le 7 juin, nous nous présenterons comme ce que nous sommes : des usagers hédonistes, réguliers ou non, le plus souvent non dépendants, qui savent exiger, pour eux et par eux-mêmes, un accès légal à des produits contrôlés et une information sur les plaisirs, les usages et les dangers des ces produits. Rendez-vous également le 20 juin à la Gay Pride. En regard de la Toxipride, cette pride là fait figure de dinosaure. Sans doute, elle a jusqu’à présent beaucoup servi, beaucoup permis, beaucoup obtenu. Elle a été une pièce maîtresse du combat pour la visibilité des pédés et des lesbiennes. Elle est encore ce moment unique où l’on perçoit ce qu’est ou ce que pourrait être une communauté homosexuelle rassemblée dans toutes ses dimensions et dans toutes ses pratiques. Et pourtant, cette année, il semble que le bât blesse : quelque chose comme la menace d’une gigantesque débandade. On n’épiloguera pas sur le parcours tristounet, la mollesse des structures chargées de l’organisation, la disparition de la fête de clôture – ce mois-ci, tous les médias gays le font très bien à notre place. Mais on prendra au moins le mot d’ordre choisi par le conseil de la Gay Pride – « Droits de l’Homme moins droits de lesbiennes et des gays égale homophobie » – comme un symptôme : en moins alambiqué, il aurait pu servir pour toutes les Gay Pride précédentes. Du coup, il est comme l’aveu un peu las de notre échec. Rappelez-vous : il parait que nous étions 250 000 l’an dernier. La gauche plurielle venait d’accéder au pouvoir avec plusieurs promesses à la clé : bientôt, nous aurions un contrat d’union ; il y aurait enfin des campagnes de prévention en direction des homosexuels dans les médias grand-publics. Un an plus tard, aucune loi relative à un contrat dont pourraient bénéficier les lesbiennes et les gays n’a fait l’objet d’un projet du gouvernement. Diverses hypothèses fleurissent qui, si elles ont chacun leur intérêt, semblent n’occuper les pouvoirs publics que comme autant de bricolages permettant d’éviter l’ouverture du mariage à tous ceux qui le demandent. Pendant ce temps, on commence à parler d’une reprise des contaminations chez les gays, d’autant plus inquiétante que certains virus seraient d’emblée résistants à des traitements habituellement prescrits en première intention. Aujourd’hui, des gays et des lesbiennes dépourvus de papiers sont menacés par l’expulsion parce qu’ils ne pouvaient rentrer dans les critères familialistes retenus par la circulaire Chevènement. L’an dernier, nous étions 250 000 et nous n’avons rien obtenu. Quelle autre communauté pourrait s’offrir d’aussi imposantes manifestations et souffrir sans mot dire le camouflet que nous oppose depuis un an une majorité politique que beaucoup d’entre nous ont contribué à porter au pouvoir ? Comment admettre que nous ne soyons pas descendus massivement dans la rue quand le garde des sceaux a affirmé que le fait de nous accorder les mêmes droits qu’à tous mettrait en péril l’ordre symbolique ? C’est un jeu : reprenez les déclarations d’Elisabeth Guigou et remplacez « homosexuel » par « juif », par « femme », par « Antillais » ou par « communiste ». Imaginez la suite de l’histoire. Ne nous leurrons pas : nous sommes responsables de notre faiblesse. Parce que nous ne savons toujours pas réagir collectivement, nous avons les politiques et le gouvernement que nous méritons. Il y a bien Act Up, il y a bien quelques autres groupes qui continuent d’y croire et travaillent d’arrache pied, mais nous ne sommes jamais que quelques centaines. Vue d’aujourd’hui, la Gay Pride de l’an dernier semble n’avoir été qu’une Gay Pride pour rien. De tout ce qui fonde la nécessité d’une pride, elle semble n’avoir gardé que le nom : une marque déposée, une fête qui ne serait pas en même temps une guerre, un carnaval un peu triste parce qu’il ne tirerait sa consistance ni de la puissance subversive et inquiétante de la visibilité, ni de l’exigence inconditionnelle de droits. C’est dire s’il importe que nous nous réveillions. Faute de quoi, nous continuerons d’autoriser les petits marquis, les républicains étroits et les pouvoirs publics à nous demander, l’air triomphant et la réponse toute faite aux lèvres, de quoi nous sommes fiers, au juste. Autant, dès lors, ne pas leur laisser la question, commencer par nous la poser. Fiers de quoi ? C’est de notre capacité à inventer à cette question des réponses collectives et offensives que la Gay Pride 98 sera digne de son nom.

 

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