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Médecin VIH : bonne à tout faire

Entretien avec Laurent Roudière

publié en ligne : juin 1999 dans Action 61

Depuis 1986, avant même l’arrivée des premiers antirétroviraux, le docteur Laurent Roudière s’est consacré au suivi des séropositifs : d’abord à l’hôpital Necker, au début de l’épidémie, alors que pas grand chose n’était en place, dans le service de néphrologie où deux lits étaient réservés au malade du sida ; puis à la prison de Fresnes : expérience triste au cours de laquelle il s’est surtout attaché à essayer d’améliorer le confort de vie des prisonniers ; ensuite à Saint Joseph, puis à Laennec, depuis 1989, où il doit s’arranger pour suivre 259 patients avec seulement 26 heures de consultation par semaine. La solution ? Travailler 50 heures. Mais le salaire, lui, ne bouge pas : 7500 francs net.

Laurent Roudière : « Je suis moins bien payé qu’un interne, et j’ai l’impression de régresser par rapport à ma situation financière d’il y a dix ans. En province, des gens comme moi arrivent à se faire nommer praticien hospitalier à plein temps au titre du sida. Le problème, c’est l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris. C’est une grosse structure, on a du mal à faire bouger les choses. A Paris, quand on n’est pas passé par la voie royale de l’internat de spécialité, c’est certain qu’on ne peut pas avoir d’autre poste que celui d’attaché. »

Or, ce poste n’est pas une sinécure. Vue l’évolution très rapide des connaissances, la "formation continue" du spécialiste VIH implique sa participation à de nombreux congrès, sa parfaite connaissance d’une littérature en croissance exponentielle ; sans mentionner les incessants coups de fil à passer aux collègues cardiologues, endocrinologues, ra-diologues, orthopédistes, etc. Avec ceci, il faut prendre le temps de voir les malades (30 minutes pour ceux qui vont bien et 1h15 pour ceux qui vont mal) afin, qu’au fil de la conversation, soit fait un bilan des effets indésirables, même les plus anodins, qu’il faudra ensuite mettre en corrélation ou pas avec le traitement, et plus précisément la ou les molécules de ce traitement : une vigilance quant aux effets secondaires qui impose au médecin de revoir assez souvent ses patients.

Laurent Roudière : « Et aussi d’appeler la pharmaco-vigilance des laboratoires pour leur signaler vos remarques. Mais, alors, vous rentrez dans une véritable chaîne infernale, avec le dossier de pharmaco-vigilance à remplir et de la paperasserie qui s’ajoute. »

Parce qu’en plus, les conditions matérielles de travail du docteur Roudière sont insupportables. Ayant dû changer de lieu de consultation au sein de l’hôpital, il se retrouve sans secrétaire, sans fax, sans ordinateur. Un malade lui prête un ordinateur, le docteur s’achète un fax et s’approvisionne en papier. Mais la secrétaire manque toujours : c’est à lui de passer les 20 coups de fil quotidiens pour l’organisation des rendez-vous, de sortir et reclasser dossiers et examens complémentaires (le dimanche), de taper une grande partie de son courrier. Laurent Roudière : « J’ai toujours espéré depuis dix ans qu’à un moment, pour bons services rendus, pour m’être bien démené, pour mon travail de consultation, mais aussi, il y a quatre ans, avant l’arrivée des trithérapies, pour mon travail de suivi hospitalier, je pensais qu’à un moment on me dirait : Allez, on va faire un effort pour votre situation. »

Du coup, comme de nombreux autres médecins, après douze ans de VIH et une expérience précieuse, il quitte l’hôpital pour l’industrie. L’exercice absurde d’une spécialité sans statut ne lui semble plus possible dans ces conditions. A moins, peut-être, que l’État fasse un effort financier pour garder ces travailleurs de l’ombre (par exemple revaloriser le prix de la vacation ou en augmenter le nombre, de manière à ce que les consultations payées correspondent à celles effectuées).

Laurent Roudière : « C’est bien qu’il y ait des gens très connus, c’est bien pour les congrès, c’est bien pour les essais thérapeutiques. Mais il devient difficile de trouver des médecins qui ont le temps de voir assez longuement les patients, qui disposent de plages horaires assez élastiques pour satisfaire tout le monde, et qui jouent beaucoup de rôles, de médecin spécialiste du VIH, de médecin généraliste, et d’assistante sociale. »

Lorsqu’il entre dans l’industrie, un médecin doit abandonner 80% de sa file active. A qui confier ces malades ? Qui aura encore le temps de les suivre correctement ?

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