Accueil du site > Drogues & Usages > Fiers de la Boutique

Fiers de la Boutique

Beaurepaire : cachez ces usagers que je ne saurais voir

publié en ligne : juin 1999 dans Action 61

Ouverte depuis le 20 avril 1998 dans le 10ème arrondissement, la « Boutique » de la rue Beaurepaire est la seconde du genre à Paris. Maigre performance pour un gouvernement qui disait il y a deux ans, par le biais de son ministre de la santé, vouloir mettre en place « une ambitieuse politique de santé publique dans le champ de la toxicomanie ». Un an tout juste après son ouverture, la « Boutique » est promise à la fermeture, ou plus exactement à une « relocalisation » dans la Gare du Nord. Contre l’avis de ses usagers, qui n’ont jamais été consultés. Contre l’avis des riverains partisans de son maintien, soigneusement tenus à l’écard des négociations. Contre l’avis des élus du 10ème arrondissement, qui en avaient voté le principe. Contre les « convictions profondes » des autorités sanitaires et sociales, évacuées sans résistance face à la violence d’une poignée d’opposants. Le 29 mai, nous avons occupé la DDASS du Xème arrondissement : historique de l’affaire et compte-rendu de notre action.

Janvier 1998, les riverains de la rue Beaurepaire découvrent la décision de la DDASS et de la Mairie du 10ème arrondissement d’implanter une « Boutique » d’accueil d’usagers de drogues. Structure dite de « bas seuil » gérée par l’association Charonne, elle entend proposer un « premier contact » aux usagers les plus chaotiques, souvent sans domicile et sans couverture sociale : douches, échange de seringues, suivi sanitaire et social de base - une logique de « réduction des risques » comme on rêverait qu’il en existe encore, sans prétention à éradiquer ni à médicaliser les pratiques des consommateurs de drogues illicites.

Avril 1998, la « Boutique » ouvre. Réaction immédiate des riverains de la rue Beaurepaire : manifestations, permanences quotidiennes devant la « Boutique », jets d’encre sur sa devanture, menaces sur le personnel, traque à l’usager. La violence confine bientôt à l’hystérie. Une plainte pour « trouble de voisinage » avait été déposée par l’Association République Canal Saint Martin contre l’association Charonne avant même l’ouverture de la structure.

Les usagers sont pris en otage. Les opposants menacent la DDASS de créer de toutes pièces un incident violent, dont ils feraient porter la responsabilité aux « toxicomanes » - prévenue, la police se contentera de patrouiller, sans enquêter sur ce chantage. De son côté, Charonne, sans avoir à aucun moment songé à consulter les usagers sur ses projets, se livre à une étrange politique géographique : également gestionnaire de la seule autre boutique parisienne, l’association restreint l’activité de son antenne de la rue Philippe de Girard, pour « pousser » les usagers des quartiers chauds du 18ème vers un 10ème arrondissement plus calme - rappel étrange des techniques policières de « déplacement » ou de « contention » des indésirables.

L’association Côté Quartier - regroupement des riverains favorables à l’installation de la Boutique - ne parviendra pas à briser ce face-à-face faussé entre un Charonne ambivalent, qui hésitera jusqu’au bout à mobiliser sur sa cause, et une poignée de commerçants poujadistes, de retraités aigris et de propriétaires inquiets. La timide intercession des pouvoirs publics non plus. Bernard Kouchner, jugeant inutile de se déplacer lui-même, nomme un « médiateur », le Pr. Pissarro : d’emblée, cette médiation pose les opposants en interlocuteurs légitimes. Le droit privé suit donc son cours, contre les nécessités de la santé publique.

Octobre 1998, un accord est signé entre les deux parties, par lequel l’association Charonne accepte de restreindre ses activités, de s’abstenir de toute publicité sur son existence, et d’envisager une « relocalisation » du centre d’accueil, en échange d’un allégement de la pression des opposants, jusqu’à ce que le tribunal statue. Une partie du personnel est mutée, et les nouveaux arrivants à la « Boutique » sont éconduits. Prévu pour recevoir une soixantaine d’usagers, le centre tourne en sous-régime et n’en accueille plus que vingt par jour. La DDASS, non contente d’avoir tenu profil bas jusqu’alors, entérine ce marché de dupes en y apportant sa signature…

Avril 1999, les négociations aboutissent : le local de la rue Beaurepaire restera un lieu consacré à « la lutte contre la toxicomanie » (sic), mais pas une « boutique ». La vocation de structure d’accueil « bas seuil » est abandonnée. C’est un lieu sans riverain, à la gare du Nord, qui remplira les fonctions initiales de feu Beau Repaire. Les opposants ont gagné. Les usagers sont rendus à la rue et à leur statut de paria. La Mairie du 10ème arrondissement se tait. Les ténors de la « réduction des risques » aussi. Le Ministère de la Santé digère discrètement sa honte. Nul ne juge bon d’utiliser son accès à la scène médiatique pour défendre l’existence, en pleine ville et non à ses confins, de structures destinées à une population de plus en plus marginalisée.

Pour Act Up-Paris - retenu un temps par la crainte de nuire à des usagers suffisamment malmenés par la « crise » du quartier - ce projet de délocalisation de la Boutique met le feu aux poudres. Le 29 mai, nous avons occupé la DDASS de Paris, et demandé à ses responsables, Annick Morel et Catherine Patris, de rendre compte de leur incroyable démission. Au terme d’une discussion d’une heure et demi, le bilan est édifiant :

- 1. Interrogées sur les raisons qui les ont amenées à se joindre à l’accord, ces dames avouent, vibrantes, avoir eu peur qu’un incident provoqué par les riverains hostiles n’invite le juge ou la préfecture à fermer définitivement le local rue Beaurepaire pour « trouble à l’ordre public ». On échange donc le risque d’un incident contre la certitude que des usagers, privés d’accueil, vont rester sur le carreau.

- 2. Sur les nouvelles fonctions des locaux de la rue Beaurepaire, rien n’est encore clair : auto-support, substitution, prévention ? A défaut d’objectifs, un slogan et une méthode : pour préciser la mission d’un lieu qui « restera dédié à la lutte contre la toxicomanie » (sic), la DDASS s’en remet aux résultats de la nouvelle concertation qu’elle souhaite engager. « Il faut, nous dit-on, contacter toutes les parties prenantes, faire le tour, entendre les gens pour collecter les desidarata ». Y compris ceux des opposants, donc. Peu de chances que les usagers de produits illicites y trouvent réponse à leurs problèmes quotidiens d’existence.

- 3. Quant aux fonctions des nouveaux locaux, trois zones d’ombres rendent à nos yeux le projet inacceptable. Ces locaux auront « la même mission » que ceux de la rue Beaurepaire, mais « avec des aménagements liés au contexte local » : nous n’avons donc toujours pas la garantie formelle que les usagers parisiens disposeront d’un centre « bas-seuil » où leur prise en charge sociale ne serait pas conditionnée à une rédemption médicale. En outre, la gare du Nord est quadrillée par les forces de l’ordre : policier, gendarmes, vigiles, douaniers, militaires. Ces professionnels de la répression constituent une menace rhédibitoire. Plus globalement, le dispositif et sa localisation puent la relégation et la précarité : le DDASS met un point d’honneur à ce que la structure soit maintenue dans le Xème arrondissement, mais à ses confins, dans un lieu sans riverain et dans des bâtiments préfabriqués.

- 4. Refusant de considérer le recul de la rue Beaurepaire comme un grave échec, dont le précédent menace désormais toute nouvelle implantation, Annick Morel et Catherine Patris affirment, sûres d’elles, que « le plan de lutte contre la toxicomanie (sic) ne sera pas arrêté par l’affaire de la boutique ». Et pour cause : dépourvu de calendrier (il sera finalisé en juin selon Annick Morel, en septembre selon Catherine Patris), d’objectifs (ni le nombre, ni le type des structures à implanter ne sont définis), de locaux (la DDASS est « ouverte à nos propositions ») et de budget (il faudra le négocier en 2000), ce plan ne risque pas d’être interrompu, il n’a pas la moindre existence.

Si cette affaire est « symbolique » - le mot est d’Annick Morel - c’est donc moins pour les « résistances de l’opinion publique » (dans la rue Beaurepaire, les opposants sont minoritaires) que pour la débandade des pouvoirs publics : un simple recours en justice a permis de mettre à bas des objectifs défendus par le gouvernement. Le flou reste complet sur la méthodologie à mettre en œuvre pour ouvrir des centres d’accueil. Aucun plan sérieux d’implantation de nouveaux équipements n’a jamais vu le jour. C’est sans doute là ce que Bernard Kouchner appelle une « ambitieuse politique de santé publique ».

[ réalisé avec SPIP | À propos de ce site | fil RSS ]