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En publiant la 11ème Liste des médicaments essentiels,

l’OMS achève de se discréditer

publié en ligne : février 2000 — publié la première fois : février 2000 dans Action 65

L’OMS refuse d’intégrer les antirétroviraux dans la liste des médicaments essentiels.

Le sida est devenu la maladie la plus meurtrière au monde. Elle tue des millions de personnes, ravage des continents entiers et met en péril le développement de nombreux pays. Les plus importants acteurs internationaux (Conseil de Sécurité des Nations Unies, Banque mondiale, UNICEF, ONUSIDA, etc.) se mobilisent désormais pour faire face à l’épidémie.

Pourtant, au même moment, l’OMS écarte de sa nouvelle liste des « médicaments essentiels » les antirétroviraux, les seuls traitements permettant à l’heure actuelle de lutter contre cette maladie.

Si la liste intègre désormais la névirapine pour la prévention de la transmission mère-enfant, l’OMS précise que celle-ci, comme la zidovudine (déjà présente dans la liste pour la même indication), ne doit être utilisée qu’à des fins préventives « parce que ces médicaments sont au dessus des moyens financiers de la plupart des pays ».

La liste des médicaments essentiels, depuis sa première publication en 1977, est théoriquement destinée à faciliter la sélection des traitements les plus à même de répondre aux besoins sanitaires de la population dans chaque pays. L’attitude de l’OMS pose donc de graves questions : soit cette organisation est définitivement déconnectée des réalités vécues par les populations, soit sa politique est motivée par des considérations autres que sanitaires.

Chronologie des derniers impairs commis par l’OMS

Lors de l’Assemblée Mondiale de la Santé (AMS) en mai 1999, de hauts responsables de cette organisation avaient cru bon d’introduire une table ronde des ministres de la Santé intitulée « VIH/sida : stratégies propices à une réaction adéquate et durable face à l’épidémie » par la question suivante : « Comment les gouvernements peuvent-ils maîtriser les dépenses liées aux soins palliatifs et aux soins en phase terminale et freiner la demande croissante en thérapeutiques antirétrovirales ? » (ordre du jour de l’AMS, 19 mai 1999).

A l’époque déjà l’OMS refusait :

- de remettre en question les prix de vente prohibitifs des traitements dans les pays en développement - alors que les compagnies pharmaceutiques font des bénéfices exorbitants dans les pays occidentaux et détiennent le monopole des médicaments sur le marché mondial ;

- de solliciter la mobilisation de ressources supplémentaires, publiques et/ou privées, pour mettre en place, dans les plus brefs délais, une prise en charge adaptée ;

- de défendre les principes de solidarité et d’équité pour tous les malades face à l’accès aux soins et aux traitements.

Elle préférait s’interroger sur la façon de limiter la demande légitime des malades.

Face à l’indignation soulevée par ce document dans les associations de malades et certaines ONG, et répondant à un communiqué de presse d’Act Up-Paris, l’OMS avait alors invoqué une malencontreuse erreur administrative et affirmé sa volonté de tout faire pour soutenir l’accès aux traitements dans les pays en développement, y compris l’accès aux antirétroviraux.

Depuis mai 1999, G. H. Brundtland, directrice générale de l’OMS, réitère cet engagement chaque fois qu’elle y est contrainte, se préservant ainsi des critiques.

Le premier décembre dernier, elle déclarait dans un quotidien français : « Plus de 90% des personnes infectées par le VIH dans le monde vivent dans des pays où il est rare de disposer d’un traitement efficace et où une fraction infime de la population en aurait les moyens. Plutôt que de nous étendre sur le caractère terrible de la maladie, nous devons lutter contre cette inégalité et veiller à ce que les gens qui ont besoin de prévention et de traitement efficace puissent en bénéficier, qu’ils vivent en France ou au Botswana ». (Les Echos, 1.12.99)

Pourtant, personne n’est plus dupe : au-delà de généreuses déclarations, à aucun moment, l’OMS n’a réellement travaillé dans ce sens, bien au contraire.

En novembre dernier, MSF (Médecins Sans Frontières), HAI (Health Action International) et CPT (Consumer Project on Technology) organisaient à Amsterdam une conférence sur l’accès aux médicaments essentiels, destinée à explorer, au sein d’un panel d’experts et d’organisations investis sur ces questions, les perspectives d’un accès aux traitements indispensables - antirétroviraux, notamment - pour les populations des pays en développement : production locale de génériquables, production sous licences obligatoires, importations parallèles, segmentation des tarifs, etc.

Deux jours après l’annonce par l’ONUSIDA des chiffres de l’épidémie, à la veille de la journée internationale de lutte contre le sida et de l’ouverture des renégociations de l’OMC à Seattle, l’OMS éludait systématiquement la question de l’accès aux antirétroviraux. En outre, ni G. H. Brundtland, ni son directeur exécutif Michael Scholtz ne s’engageaient fermement à assumer le mandat confié à l’OMS au cours de l’Assemblée Mondiale de la Santé de mai 1999 pour défendre à Seattle les enjeux de santé face aux intérêts commerciaux - et garantir notamment le recours aux licences obligatoires et aux importations parallèles pour les pays en développement.

Au cours de cette conférence, l’OMS dénonçait l’inertie et l’absence de moyens mis en œuvre pour traiter les malades de la tuberculose dans les pays en développement. Elle semblait oublier que cette affection est la principale maladie opportuniste liée au VIH et touche un nombre croissant de personnes séropositives. En refusant de développer l’accès aux antirétroviraux pour ces malades, elle reproduit ni plus ni moins une politique contre laquelle elle prétend s’indigner.

Depuis plus de deux ans, aucune des initiatives menées pour développer et accélérer l’accès aux traitements dans les pays en développement ne trouve de soutien auprès de l’OMS :

- ni les programmes d’accès lancés par des gouvernements d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine,

- ni les tentatives de recourir aux dispositions prévues par les accords sur la propriété intellectuelle (TRIPS pour produire) localement et à faible coût des traitements.

Aujourd’hui, l’OMS va jusqu’à redéfinir le concept de médicament essentiel sur la base de considérations avant tout économiques. Selon ses experts, les médicaments essentiels seraient d’abord des traitements peu coûteux, et non pas ceux indispensables à la survie des malades. Ainsi, l’OMS se trompe de logique : elle discrimine les malades pauvres au lieu de remettre en cause les prix prohibitifs pratiqués par l’industrie pharmaceutique. Ce que l’OMC elle-même n’est pas parvenue à faire à Seattle, l’OMS le fait au gré de sa routine à Genève : subordonner les impératifs de santé à des intérêts commerciaux.

Tout porte à croire que l’OMS n’a ni libre arbitre, ni réelles motivations à défendre prioritairement les intérêts de la santé publique et des populations.

Régulièrement les Etats-Unis pratiquent le même chantage sur l’OMS, conditionnant le versement de leur contribution financière à des prises de position qu’ils soutiennent.

Régulièrement, elle se soumet et collabore activement. En témoignent différents épisodes récents : le retrait des débats de la Revised drug Strategy (EB105/36) lors de l’AMS en 1998, le refus de soumettre aux Etats membres une résolution pour l’accès aux traitements contre le sida dans les Pays en développement, lors de l’AMS en 1999, l’absence de prise de position lors des débats à Seattle en décembre 1999.

Dans son récent rapport sur le sida intitulé Faire face à l’épidémie (EB105/12), G. H. Brundtland prend délibérément le parti de passer sous silence certains enjeux de santé fondamentaux. Pourtant, l’OMS ne peut pas ignorer que de nombreux pays (Thaïlande, République Dominicaine, Philippines) font actuellement l’objet de pressions de la part de l’administration américaine et de l’industrie pharmaceutique au sujet des licences obligatoires et de l’utilisation de génériques. Alors qu’elle devrait s’engager à assister ces pays, elle refuse de s’impliquer et de jouer son rôle.

Le partenariat public-privé promu par G. H. Brundtland consiste avant tout à soumettre les politiques de l’OMS à l’agenda et aux intérêts des industriels, moyennant quelques opérations de sponsoring ; et non pas à défendre les enjeux de santé et les populations démunies. L’OMS à force de compromis et d’opacité se décrédibilise.

La politique et les arguments de l’OMS concernant les médicaments « essentiels ».

Sa politique est simple : les traitements antirétroviraux ne sont pas essentiels. Dès lors, nul besoin pour l’OMS de prendre part à la mobilisation internationale et de peser dans la balance pour en permettre l’accès aux populations.

La volonté de certains de ses hauts fonctionnaires de réintégrer la lutte contre le sida dans les murs de l’OMS, en favorisant éventuellement la disparition de l’ONUSIDA, est depuis longtemps très claire ; et leur lobby pour y parvenir plus actif que jamais. L’OMS aurait la solution : créer un énième bureau à Genève, perdu dans la multitude. Poursuivre dans cette voie que l’on sait depuis longtemps sans issue : vouloir prévenir, mais refuser de soigner. Eviter aux enfants d’être contaminés, tout en laissant mourir leur mère.

Tous les arguments sont bons pour tenter de justifier le caractère « non-essentiel » des antirétroviraux : efficacité limitée des traitements actuels, difficultés d’utilisation, mauvais état des systèmes de santé dans les pays en développement, etc.

Comment, dans le contexte actuel de l’épidémie, peut-on s’interroger sur les médicaments essentiels tout en écartant le critère prioritaire qui les définit : « ce dont les populations ont besoin pour survivre ? ».

Les antirétroviraux sont les seuls médicaments qui permettent la survie des personnes atteintes par le sida. En l’absence de toute autre alternative thérapeutique, ils ne peuvent qu’être considérés comme essentiels. L’objectif de tout organisme engagé dans la santé publique devrait être de les mettre à disposition du plus grand nombre dans les plus brefs délais. Ce qui ne dispense pas de recommandations d’utilisation et de prescription.

Comment peut-on tirer argument des faiblesses des systèmes de santé dans les pays en développement pour ne rien faire ?

La mobilisation d’efforts concrets en direction des systèmes de santé, qu’aucune autre maladie n’a pu susciter jusqu’alors, le sida l’impose désormais. En outre, la vision caricaturale des pays en développement qui est généralement proposée est inacceptable. Les détracteurs de l’accès aux antirétroviraux imaginent-ils ces pays comme de vastes terres désolées, plongées dans l’obscurantisme et peuplées de miséreux ?

Dans tous les pays en développement, des médecins délivrent actuellement des antirétroviraux. Cela ne concerne que quelques individus dotés d’importants moyens financiers ; cette prise en charge est naturellement faite dans le ou les centres sanitaires d’excellence du pays ; mais cela se pratique partout. Dès lors, la question qui doit être posée est celle de la démocratisation de l’accès : l’extension des capacités de prises en charge, la formation d’un plus grand nombre de médecins qui puissent répondre petit à petit aux besoins en soins et traitements de la population. Ce qui implique parallèlement de réduire considérablement les coûts des médicaments.

De plus, la situation économique et l’état du système sanitaire ne sont pas identiques dans tous les pays en développement. L’OMS considère-t-elle que les antirétroviraux puissent faire partie de la liste des médicaments essentiels pour les populations de certains pays - prenons par exemple le Brésil ou la Thaïlande - sans que cela soit le cas dans les pays voisins - au Vietnam ou en Argentine ? L’OMS pense-t-elle qu’il y ait un seuil de richesse et de développement sanitaire qui détermine le caractère essentiel d’un traitement pour les populations ? Y a-t-il des pays où l’aide internationale peut venir en renfort pour développer les structures sanitaires et former le personnel médical de manière à lutter contre l’épidémie et d’autres pays, jugés inéligibles, où l’on condamne la population à mourir ?

Il est toujours plus facile de prétexter l’impossibilité, et ainsi ne rien tenter, que de faire. C’est actuellement l’attitude de l’OMS. C’est pourquoi elle refuse d’inclure les antirétroviraux dans sa liste et achève de se discréditer.

Quelques questions à l’OMS :

Si les antirétroviraux sont inclus dans la liste des médicaments essentiels :
- Pensez-vous vraiment que les gouvernements des pays en développement soient inconscients au point de dilapider leurs budgets de santé pour acheter des antirétroviraux aussi longtemps que les prix resteront à ce point prohibitifs et inadaptés ?
- Ne pensez-vous pas que la pression s’exercerait alors plutôt sur les leaders internationaux et les compagnies pharmaceutiques afin de les amener à adapter les prix ?
- Ne pensez-vous pas que l’inclusion des antirétroviraux à la liste des médicaments essentiels constitue une étape déterminante qui permettrait de faire avancer le débat sur les prix à un niveau international ?
- Ne pensez-vous pas qu’il relève de la responsabilité de l’OMS de jouer un rôle clef pour atteindre ce but en formulant clairement les besoins essentiels des populations ?
- Ne pensez-vous pas que le marché des médicaments doit s’adapter aux priorités de santé et non le contraire ?
- Ne pensez-vous pas que cela ferait enfin de l’OMS un acteur qui travaille véritablement afin « que les gens qui ont besoin de prévention et de traitement efficace puissent en bénéficier, qu’ils vivent en France ou au Botswana » ?

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