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l’insécurité des minorités

publié en ligne : 15 août 2002 dans Action 81

Dans un entretien accordé au Monde le 30 mai 2002, Nicolas Sarkozy, nouveau ministre de l’Intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, déclarait « Je n’ai pas été nommé pour commenter le phénomène mais pour faire reculer la violence et rendre aux Français la première des libertés : la sécurité. » Reste à savoir de quelle sécurité il parle - probablement pas de la nôtre, physiquement et quotidiennement mise en danger par les arsenaux de lois et décrets qui nous pourchassent ou nous oublient depuis longtemps. Mise en danger aussi par la libération des idéologies répressives depuis le 21 avril ; par la chasse aux étrangers, la prohibition des stupéfiants, la violence de l’univers carcéral ; par l’insulte impunie, qu’elle soit raciste, sexiste ou homophobe ; par le mépris de l’urgence dans laquelle nous tenons le sida. La sécurité selon Sarkozy, ce n’est ni plus ni moins que notre insécurité. L’insécurité des minorités.

- Insécurité créée par la présence inquiétante (sommes nous dans un état d’urgence ?), partout, d’uniformes et de corps de police, des stations de métro aux jardins publics, des quartiers périphériques au centre-ville, de jour comme de nuit, qui contrôlent inlassablement et insultent au passage, sans compter les passages à tabac et les bavures - deux personnes sont mortes en l’espace de trois jours à Dammarie-lès-Lys, ville de la grande banlieue parisienne : Xavier Dem, le 21 mai, abattu d’une balle dans la tête par un policier ; et Mohammed Berrichi, le 23 mai, pris dans une course-poursuite avec la BAC [1].

- Insécurité renforcée par le retour des vieux réflexes : les organes de répression, toujours prompts à agir, n’ont pas eu besoin d’attendre les nouvelles circulaires. À peine le gouvernement Raffarin nommé, on a vu des préfectures ressortir de vieux arrêtés d’expulsion, des magistrats annuler des permissions de sortie et refuser en masse les demandes de libération conditionnelle, des juges prononcer des peines disproportionnées (deux ans de prison ferme pour usage et détention de cannabis prononcés le 17 mai par le tribunal correctionnel de Bonneville en Haute-Savoie, à l’encontre d’un malade co-infecté par le VIH et le VHC).

- Insécurité amplifiée par des actions coup-de-poing à vocation électorale (descentes de policiers sur les boulevards périphériques à Paris pour y coffrer des prostituéEs), par les prises de position expéditives d’un ministre de l’Intérieur outrepassant clairement ses droits (se demandant s’il ne faut pas renvoyer chez eux les demandeurs d’asile afghans, avant même que l’OFPRA [2] ait examiné leurs demandes), ou par le vocabulaire guerrier du même ministre, équipant ses troupes en armes de « riposte ». On ignore les désastres créés par l’exclusion des moins de 25 ans du RMI, mais on promet aux jeunes de banlieues des balles en caoutchouc.

- Insécurité alimentée par l’apparition de groupes de citoyens énervés qui prétendent faire la loi eux-mêmes, encouragés par les forces de police locale : « pères de famille » se donnant pour objectif d’organiser des rondes contre les dealers et les lieux d’échange de drogues dans le 18ème arrondissement parisien ; habitants du quartier des Quinze à Strasbourg, qui veulent faire fuir les clients des prostituéEs (qu’ils appellent « ces malheureuses esclaves du sexe ») pour défendre le prix de leur loyer. Quoi d’autres que des milices privées.

- Insécurité relayée par le ministre de la Jeunesse et de l’Education Nationale, qui, avant même d’être nommé, se prononçait déjà pour l’incarcération des mineurs, à placer dans des « centres éducatifs fermés ».
- Insécurité entretenue indirectement, aussi, par le gel des crédits publics aux associations, qui notamment, attribuent des fonds d’urgence aux plus pauvres, organisent des permanences juridiques ou distribuent du matériel de prévention. Gel provisoire, dans l’attente d’un gouvernement plus stable, sans doute, mais qui ne semble concerner ni les corps de police, ni les médecins, qui viennent, eux, d’obtenir l’augmentation de leurs tarifs de consultation. En une demi-journée, le ministre de la Santé, Jean-François Mattéi, a réussi à rendre à son ministère ses anciennes prérogatives : être celui des médecins contre celui des maladEs.

Pas un membre du gouvernement n’a encore prononcé un mot sur le sida, mais la guerre a déjà été déclarée aux prostituéEs, aux usagerEs de drogues, aux étrangerEs, aux détenuEs. Autant dire que le sida a de beaux jours devant lui. Des sans-papiers qui commençaient à se soigner vont préférer y renoncer. Les « toxicos » refusés aux urgences vont se multiplier. Des usagerEs de drogues qui commençaient à souffler vont se voir rattraper par la course aux droits sociaux. Des prostituéEs vont se terrer et redevenir inaccessibles aux bus de prévention. La promiscuité et la surpopulation vont accentuer le manque d’hygiène et la violence dans les prisons. Un nombre plus important encore de maladEs, pour résumer, resteront à l’écart des progrès thérapeutiques : parce que sans cesse aux prises avec la police et avec la justice, ils auront d’autant moins de chances d’accéder à l’information, de se donner les moyens de se protéger, de bénéficier du système de soins, et d’observer correctement des traitements longs et compliqués - dont on sait pourtant les effets catastrophiques chez ceux qui ne les prennent pas avec rigueur et régularité. Des années de progrès, réalisés à tous petits pas, risquent d’être réduits à néant.

Pendant cinq ans, pourtant, nous nous sommes battus contre le gouvernement Jospin, pour que nous n’en revenions plus jamais là, précisément. Pendant cinq ans, Jospin et son gouvernement ont vu se créer le camp d’attente de Sangatte, et laissé pourrir la situation ; ils ont refusé de régulariser 60.000 personnes, engrangé les rapports publics dénonçant les conditions d’incarcération, comptabilisé, cinq cents suicides en prison, sans mettre en place aucune réforme pénitentiaire, refusé d’ouvrir des droits sociaux aux personnes qui se prostituent, et de réfléchir à la création d’un statut social pour ces travailleurEUSEs, fait la sourde oreille aux demandes de révision de la loi de 70 sur les drogues ; envoyé les flics aux chômeurs ; opposé aux séropos d’Act Up-Paris qu’« il n’y a pas que le sida dans la vie » ; refusé d’accorder aux homosexuelLEs les mêmes droits qu’aux hétérosexuelLEs ; etc. Pendant cinq ans, les socialistes ont préféré ignorer les minorités, plutôt que de s’employer à réduire leur insécurité. Aujourd’hui Jean-Pierre Raffarin et son dauphin, Nicolas Sarkozy, n’ont plus qu’à s’en prendre, directement, à nous. Depuis deux mois on tape sur les minorités, on les encercle, on les opprime - bientôt voudra-t-on les supprimer, à l’instar de Jean-Marie Le Pen ?

Sarkozy déclarait au Monde le 30 mai 2002 : « L’insécurité est une question réelle, pas un sujet fantasmagorique ». Sur ce point, au moins, nous sommes d’accord avec lui : les actions qu’il a entreprises depuis le 10 mai ont des effets réels. Les minorités, désormais, sont physiquement en danger. Plus que jamais, il faudra être sur tous les fronts, constamment.

Notes

[1] Brigade anti-criminalité

[2] Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides



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