Chroniques de la CROI, jour 4 : Le tenofovir, les problèmes rénaux, et les interprétations idéologiques des essais PrEPs.

publié en ligne : 10 mars 2013

Cette chronique clôt notre semaine à la CROI, même si d’autres analyses continueront d’être publiées dans les jours prochains, ainsi que sur www.reactup.fr et dans notre revue Protocoles. Aujourd’hui, la chronique du dernier jour de la CROI, mercredi dernier. Traitements, prévention : variations autour du tenofovir.

Les problèmes rénaux et le tenofovir

Plusieurs sessions et posters ont abordé la question des problèmes rénaux en lien direct ou indirect avec le tenofovir. Globalement, les scientifiques se veulent rassurants sur cette question, mais cela pose comme toujours le problème du seuil à partir duquel on considère comme « acceptable » un effet indésirable. Ainsi, dans un poster réalisé par des scientifiques britanniques [1], on peut lire les résultats d’une étude de cohorte réalisée sur 2610 patients ayant arrêté leur traitement au tenofovir suite à des problèmes rénaux importants, et notamment à une chute de leur taux de filtration glomérulaire. Pour la plupart des patients suivis, et pour lesquels on avait suffisamment de données analysables (soit 696 patients), le taux de filtration est revenu à la normale ou tout au moins à un niveau acceptable au bout de quelques mois. Pour 9,2 % d’entre-eux en revanche, la baisse du taux de filtration semblait irréversible. En analysant plus finement les résultats, il semblerait que la durée de l’exposition au tenofovir chez ces patients soit un facteur important de baisse irréversible du taux de filtration glomérulaire. Sur cette question, Act Up-Paris avait publié un dossier « Rein ne va plus » en 2008.

Sur le même sujet, Mina Hosseinipour présentait en session orale des données intéressantes concernant les femmes (pour une fois, une étude ayant été consacrée exclusivement aux femmes) traitées soit avec une association de tenofovir/emtricitabine/lopinavir/ritonavir, soit avec l’association tenofovir/emtricitabine/nevirapine. L’étude, menée à partir des résultats de l’essai OCTANE réalisé dans plusieurs pays d’Afrique, a mis en évidence des problèmes rénaux chez 3 % des participantes.

Cette faible prévalence des problèmes rénaux chez les femmes est plutôt rassurante, en regard des problèmes mentionnés plus haut avec le tenofovir, d’autant que les auteurs semblent avoir identifié l’une des causes principales de ces effets indésirables : la combinaison tenofovir/lopinavir, à propos de laquelle ils recommandent un suivi rénal plus important afin de pouvoir interrompre le traitement à temps en cas de problème, en plus du suivi d’ores-et-déjà recommandé pour les patients traités au tenofovir.

Iprex, marque déposée

Il est partout, comme si, dès que l’on prononçait le mot PrEP, il était là, près à bondir : Bob Grant, le Steve Jobs des PrEPs...

Initiateur d’Iprex, dont il a fait une sorte de marque de fabrique (la « Iprex Team », ou « Global Iprex »), ou plutôt une machine de guerre pour implémenter les PrEPs, Grant aime citer un chiffre – un seul -, celui de « 99 % » d’efficacité des PrEPs, chiffre totalement idéologique puisque correspondant, dans l’essai de PrEP Iprex, au résultat d’efficacité obtenu en isolant la poignée de patients totalement observants...

Mais il est d’autres données qu’il omet souvent de citer, y compris des données issues de « son » étude, des raffinements d’Iprex. Par exemple, un poster présenté le mercredi faisait état des résultats d’Iprex chez les jeunes participants (voir photo plus bas).Les 18-24 ans représentaient très exactement la moitié des participants d’Iprex (soit 1254 personnes). Rappelons au passage que l’essai Iprex visait à tester la stratégie de PrEP à travers une prise quotidienne de truvada® en prévention chez des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. L’essai était randomisé, avec un bras placebo. Le profil des jeunes inclus dans l’essai était vraisemblablement à haut risque d’infection par le VIH, puisque 57 % d’entre-eux déclaraient des pénétrations anales non-protégées dans les derniers mois, et 44 % du sexe tarifé. Au total, 77 d’entre-eux ont été contaminés dans l’essai, tant dans le bras placebo que dans le bras truvada®. Lorsque l’on regarde les chiffres de plus près, on se rend compte qu’il existe dans ces résultats peu de différence (au vu des effectifs) entre le bras placebo (incidence de 4,24 %) et le bras truvada® (3,06 % d’incidence). Ainsi, le résultat d’efficacité de la PrEP pour les 18-24 ans dans l’essai Iprex s’élève à 28 %, contre 56 % chez les plus âgés... Rappelons que le résultat d’efficacité moyen dans Iprex se situait à 44 %.

On nous opposera que ces jeunes ont été malgré tout « protégés » par les PrEPs, puisqu’ils ont connu une incidence plus importante dans le bras placebo. Cependant, 28 % d’efficacité, c’est peu, très peu, et peut-être moins que ce que l’on pourrait espérer d’une intervention de prévention ciblée auprès des jeunes gays, notamment à travers la promotion de politiques publiques pour informer ces personnes sur le cocktail explosif qu’illustre le profil des jeunes d’Iprex, avec une consommation d’alcool importante, du sexe non-protégé et du travail du sexe (notamment en évitant la criminalisation de ce dernier, renforcée chez les gays par d’autres formes de discriminations). Il est fort à parier que le résultat d’efficacité de politiques publiques luttant contre les discriminations et mettant à disposition de touTEs les outils de prévention essentiels se révélerait supérieur aux 28 % d’Iprex...

Act Up-Paris et la CROI, réfléchissons ensemble à la recherche, aux traitements et à la prévention

Après la CROI, le travail n’est pas terminé, il faut poursuivre la vigilance, faire entendre la voix des malades auprès des chercheur-e-s, lutter pour que les femmes soient représentées dans les essais, que les recherches ne soient pas instrumentalisées en vue de promouvoir une vision idéologique de la sexualité. Tout cela, nous le réalisons au sein de nos commissions, dans nos réunions hebdomadaires. Alors, si ces chroniques vous ont plu, rejoignez Act Up-Paris, lors des réunions hebdomadaires du jeudi soir et participez aux commissions prévention (prevention @ actupparis.org) et traitements & Recherche (traitements @ actupparis.org).

Le poster consacré aux jeunes gays inclus dans l’essai Iprex :

<<< Chronique du jour 3

Act Up-Paris reçoit des dons de Boerhinher-Ingelheim ; Bristol Myers Squibb ; Gilead ; Janssen ; MSD ; Sanofi-Aventis ; ViiV Healthcare. Cependant, Act Up-Paris refuse les partenariats avec elles, et donc un fléchage des dons sur une activité particulière. Nous considérons ces dons comme une dette de sang des firmes envers les malades.

Notes

[1] Sophie Jose et al., « Reversibility of Tenofovir-associated Decline in Kidney Function », Poster n°813, CROI 2013, Atlanta



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