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L’optimisme béat de AIDES : quand l’avenir biomédical de la prévention prédit par AIDES se confronte aux réalités du sida

publié en ligne : 10 avril 2012

Vous rêviez de vous projeter en 2025 ? AIDES l’a fait pour vous, dans le numéro n°80 de la revue Remaides...

…« Richard était hier soir au parc, il a vu deux mecs qui l’ont branché aussitôt. Après 50 ans d’épidémie, les mecs en parlent toujours aussi peu entre eux. Alors cela fait six mois que Richard est sous PrEP [1] maintenant, il est prêt à assumer les quelques effets indésirables du traitement au long cours. Il se dépiste régulièrement, il préfère cela que de contaminer sans le savoir, car son nouveau traitement préventif, ce n’est pas du 100% » [2].

Visiblement, mieux vaut donc avec les PrEP subir les effets secondaires d’un traitement préventif. Mieux vaut savoir que l’on peut potentiellement contaminer ses partenaires (si ce n’est pas 100%, combien est-ce ? 90% ? 99% ? 20% ?), plutôt qu’utiliser des outils de préventions aussi lourds, insupportables et plein de certitudes que la capote...

Et puis, certes, il y a l’hépatite C, les autres IST, mais bon, il faut bien prendre quelques risques dans la vie...

Richard prend des PrEP car il est un électron libre, il ne vit pas en couple. Dommage pour lui, car ses amis vivent en couple et ont adopté. Et en 2025 « l’épidémie n’est que chez les gays qui ne vivent pas en couple et qui n’ont pas d’enfants ».

C’est bien connu, le couple et les enfants sont un outil de prévention sûr et efficace, bien qu’un peu « tradi » selon Richard...

Richard a un ami, Michel, qui a « découvert sa séropositivité seul en faisant un autotest chez lui ». Ce ne fut pas trop dur, car « il y était préparé ». Et puis de toute façon, Michel ne voit son médecin que tous les six mois : le reste du temps, il contrôle sa virémie à la maison. Il peut donc vivre seul, sans accompagnement médical, sans être pris en charge pleinement pas les services hospitaliers.

Tout va bien, donc, on pourrait même penser que le démantèlement des services publics de santé va dans le sens du progrès...

Et pour les couples sérodifférents, qu’en adviendra t-il ? Pas besoin d’attendre 2025 pour connaître la réponse, il suffit de se projeter en 2015, où l’on pourra surprendre la conversation suivante :

« Alors, ça se passe bien avec ton nouveau mec ? Ah, il est séropo ? Quelle chance tu as, tu es sûr d’échapper au virus ! » [3]

- Explication de texte :

« Ce qui a vraiment changé la donne (en matière de VIH chez les gays), c’est la campagne de 2012. Pas la présidentielle, mais celle du 1er décembre : ’Ce ne sont pas les personnes séropositives traitées qui transmettent le virus, mais celles qui ignorent leur statut’ Placardée en 4x3 dans toutes les villes de France et déclinée en flyers. Après ça... tout le monde a su... que le traitement anti-VIH est un outil de prévention aussi efficace que le préservatif ».

AIDES fait ici référence à un avis suisse de 2008, qui faisait état de l’efficacité du traitement dans la prévention du VIH dans les couples sérodifférents. Malheureusement, tout n’est pas si simple... le rapport concernait les seulEs hétérosexuelLEs, en « couple stable », et sans complications (car en présence d’autres infections, il semblerait que l’efficacité de cette stratégie ne soit pas du tout la même...). Nous espérons qu’une campagne telle qu’annoncée par AIDES se basera sur des résultats plus fiables, ou alors, il s’agit vraiment de faire de la prévention à base de sciences occultes...

- À Act Up-Paris, nous n’avons rien contre les fictions, et il est d’ailleurs parfois utile de se projeter, de faire des hypothèses : la recherche se nourrit elle-aussi de fictions...

Mais les fictions sont parfois dangereuses, et en 2012, en pleine progression de l’épidémie chez les gays, la fiction de AIDES a des allures d’auto-justication des errances du présent en matière de prévention.

D’ailleurs, puisque l’on parle de 2012, qu’en est-il de la situation aujourd’hui, celle que rencontrent les associations de lutte contre le sida et dont on ne fait que trop rarement le récit ? Esquissons un autre récit, celui des gays pour qui la maladie n’est pas une fiction... :

Nous sommes en 2012, à la permanence droits sociaux d’Act Up-Paris. Antoine a 48 ans, il est séropositif, il vit avec l’AAH, c’est-à-dire avec 759,98 euros. C’est à peine le seuil de pauvreté : on mange mal, on vit dans l’inconfort, on bénéficie de soins aux rabais. C’est ça, la réalité d’un séropositif précaire en 2012, et comme le taux d’emploi des séropositifs est très faible, beaucoup d’entre-eux sont précaires... Antoine ne comprend pas pourquoi l’Etat s’acharne à démanteler l’hôpital dans lequel il est encore à peu près bien soigné, malgré quelques ruptures d’approvisionnement en traitements, et il se demande s’il ne serait pas plus urgent de remédier à ces ruptures d’approvisionnement, plutôt que de rêver à mettre toute une population de séronégatifs sous ARV...

De son côté, James a 22 ans, il est seronégatif, et des amis lui parlent des PrEP. Lui utilise la capote depuis le début de sa vie sexuelle, et il ne compte pas arrêter : il a plusieurs partenaires, quelques réguliers, d’autres passagers, et il se dit que le meilleur moyen de prendre du plaisir sans se mettre en danger ni mettre en danger ses partenaires, c’est de se protéger. Son problème, ce sont ces quelques partenaires qui lui rient au nez quand il utilise une capote : ça paraît futile, mais ça lui en a gâché, des aventures. Hier encore, il s’est fait traiter de ringard en sortant une capote, et s’est vu rétorquer que « le sida, c’est fini, de toute façon on vit très bien avec ». Lui ne le pense pas, car il connaît Antoine, et se rend compte que la vie avec le sida n’est pas une vie facile, que les effets secondaires des traitements ne sont pas si secondaires, et que la sérophobie, ce n’est pas une mince affaire, que ce soit au travail ou dans la vie privée.

Ces exemples permettent de rappeler que la prévention doit partir du vécu des personnes concernées, et qu’elle est avant tout affaire de comportement. Les essais sont important, la recherche peut dessiner quelques pistes pour le futur, mais le présent de l’épidémie, à une époque où cette dernière augmente chez les gays chez qui elle est déjà très forte, c’est pour les séropositifs un combat quotidien. Et chez les seronégatifs, c’est le choix de stratégies de prévention dans un contexte où des discours sous-entendent que le sida est un problème du passé, et où l’on tent à faire croire que la capote est une contrainte tellement forte qu’il faut tout faire pour l’abandonner...

En attendant 2025 donc, se protéger et se faire dépister constituent la meilleure stratégie de prévention pour freiner l’épidémie : ce n’est pas dépassé, ce n’est pas compliqué, et ça permet de prendre soin de sa communauté...

Le sida n’est pas une fiction, il est une maladie du présent, qui se combat par une volonté politique forte et l’adoption de comportements de prévention efficaces. Contre le sida et toutes les IST, l’information, le dépistage, les gants, la capote et un bon lubrifiant restent nos seulEs amiEs.

NB : Contacté, Bruno Spire, Président de Aides, n’a pas souhaité nous répondre.

Notes

[1] Prophylaxie Pré-Exposition : il s’agit d’une stratégie de traitement préventif à destination des personnes séronégatives, testée dans l’essai IPERGAY, dont AIDES est l’opérateur principal.

[2] Remaides, n°80, p.44

[3] Remaides, n°80, P.46.

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