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Drogues : ouvrons les yeux

publié en ligne : 1er novembre 2009 dans Action 120

Ce n’est pas en emprisonnant les usagèrEs qu’on luttera contre les drogues. Act Up-Paris défend une approche dépassionnée et des actions innovantes comme l’ouverture de salles de conso ou la délivrance d’héroïne médicalisée.

« Drogues : ne fermons pas les yeux » : la dernière campagne de l’Institut national de prévention et d’éducation à la santé (INPES) et de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) nous ramène aux années 80. Rien d’étonnant. Le patron de la MILDT, Etienne Apaire est un magistrat passé par le cabinet de Sarkozy. La dentelle c’est pas son fort : lutter contre la drogue, c’est lutter contre les droguéEs (en plus ils/elles courent moins vite que les trafiquantEs).

Ni les professionnelLEs, ni les associations, et encore moins les usagerEs de drogues (UD) n’ont ainsi été associéEs à l’élaboration de cette campagne. Résultat : des images stigmatisantes, un propos simpliste et un message culpabilisateur qui vont à l’encontre de l’objectif. C’est l’« effet boomerang » du discours alarmiste : à force d’heurter le bon sens, l’exagération provoque le rejet qui finalement pousse au crime ou, du moins, à passer à l’acte. Les esprits chagrins s’interrogent d’ailleurs sur le véritable but de cette campagne : s’agit t-il de lutter contre la drogue ou de mettre en scène un nouveau danger pour effrayer les braves gens et justifier un tour de vis sécuritaire supplémentaire ? « Ne fermons pas les yeux » signifie-t-il « regardons les choses en face » ou « dénonçons le délinquant » ?

Bouh les socialo-permisso-laxistes

Ancien ministre de l’Intérieur, Daniel Vaillant, ne s’y est pas trompé. Pendant que la MILDT et l’INPES ressortaient leurs spots « revival », le député-maire socialiste du 18e arrondissement de Paris, jetait un pavé dans la mare en défendant « le pari de légaliser la consommation personnelle de cannabis à travers un contrôle de la production et de l’importation, comme c’est le cas avec l’alcool ». Daniel Vaillant aura-t-il le courage de porter ce combat plus loin ou se satisfera-t-il de son petit scandale ? On regrettera en tout cas qu’il n’ait pas ouvert le débat quand il occupait la place Beauvau. Mais, c’est vrai, c’était il y a 8 ans. L’affaire n’est en tous cas pas gagnée. Côté socialiste, Harlem Désir, député européen, et Marylise Lebranchu, ancienne ministre de la Justice, ont apporté leur soutien à leur camarade. Mais Manuel Valls, député de l’Essone, s’est joint (sic.) aux ministres et députéEs UMP pour pousser des cris d’orfraies et la rejouer « bouh les socialo-permisso-laxistes ».

Surpris de voir Daniel Vaillant venir piétiner leurs plates bandes, les Verts se sont par contre dépêchés d’applaudir sa position « courageuse et lucide » et de rappeler qu’ils « refusent la logique répressive […], qui favorise l’économie souterraine et la délinquance, enrichit des mafias, facilite la propagation de maladies graves » et d’« envisager » l’ouverture de salles de consommation médicalisées.

Act Up en colère

L’émergence d’un discours dépassionné sur les drogues, la politique de réduction des risques et des dommages (RdR) en matière de drogues (débutée dans les années 80 avec la vente libre des seringues et poursuivie dans les années 90 avec l’ouverture de lieux d’accueil pour UD) et les traitements de substitution ont permis de réduire les taux de contamination au VIH chez les UD et le nombre d’overdoses. Ces progrès sont remis en cause.Aujourd’hui, les usagerEs sont stigmatiséEs, arrêtéEs, criminaliséEs. Leur matériel stérile de consommation est « confisqué » par les policierEs, comme les capotes des prostituéEs. Leur accès aux soins est rendu plus difficile. Les médecins et travailleurSEs sociauxLES sont remplacéEs par des publicitaires moralistes.

Lutter contre la drogue ou mettre en scène un nouveau danger pour justifier un tour de vis sécuritaire

La MILDT a abandonné ses missions de prévention pour se consacrer exclusivement à la coordination de la répression. Elle préfère regarder ailleurs quand les UD se shootent dans les halls d’entrée plutôt que de voir ouvrir des salles de conso. Elle fait la sourde oreille quand on répète que l’injection est le principal mode de contamination des hépatites, quoique les campagnes de prévention n’en pipent mot. Elle laisse se contaminer à vitesse grand V les UD en prison plutôt que de soutenir les programmes d’échanges de seringue. Pour la MILDT, les UD sont des hors la loi qui n’ont aucun droit !

C’est pour riposter à cette nouvelle chasse au droguéE qu’Act Up-Paris, qui milite depuis toujours pour la légalisation de l’usage de toutes les drogues, réactive sa commission « Drogues et usages ». Act Up est en colère : la politique de réduction des risques en matière de drogues patine. Certes l’époque n’est plus à l’imagination. La MILDT a rompu l’équilibre qui prévalait entre lutte contre les drogues et prévention. Mais peut-être aussi que celles et ceux qui ont été le fer de lance de la RdR ont cédé au conformisme ambiant de peur de voir baisser encore un peu plus leurs subventions ?

Ouvrons les yeux ! Ouvrons le débat ! Faisons avancer nos idées. L’échec patent des politiques répressives de lutte contre les drogues impose d’abandonner le point de vue moraliste pour proposer des solutions innovantes : salles de consommation, élargissement du panel des solutions de substitution, expérimentation de l’héroïne médicalisée.

Des salles de conso plutôt que des escaliers !

Act Up a rejoint le collectif pour la promotion des salles de consommation à moindre risque (SCMR) avec Asud (Auto support usagerEs de drogues), SOS hépatites, l’AniteA (Association Nationale des IntervenantEs en Toxicomanie et Addictologie), Gaïa, Safe, salledeconsommation.fr.

Les SCMR sont des lieux où les usagerEs, plutôt que de rester dans la rue ou de se cacher dans les cages d’escaliers, peuvent venir consommer des drogues (qu’ils/elles amènent) en toute sécurité, avec du matériel propre et des professionnelLEs à l’écoute. Elles s’adressent notamment aux UD les plus précariséEs qui peuvent y rencontrer des médecins, infirmierEs, travailleurSEs socialEs. Les SCMR permettent de toucher les UD les plus marginaliséEs, qui ont rarement accès au système de soins alors qu’il s’agit souvent des personnes qui en ont le plus besoin. En Espagne, en Allemagne, aux Pays Bas, au Canada où elles existent déjà, ces salles ont contribué à lutter contre les hépatites B et C. En effet, si la RdR a permis de faire chuter les contaminations au VIH, 70 à 90 % des UD par voie intraveineuse sont contaminéEs par l’hépatite C. Les hépatites B et C représentent 8000 contaminations et 4000 mortEs par an.

L’ouverture de salles de consommation de démonstration à l’occasion de la journée mondiale contre les hépatites, en mai, des 30e journées de l’ANITeA en juin, et de la 9e édition du colloque « Toxicomanie Hépatite sida », en octobre, a semble-t-il fait avancer les choses. Des contacts ont été pris avec la mairie de Paris. La ministre de la Santé a annoncé qu’elle attendait maintenant un rapport de l’Inserm, annoncé pour le 1er semestre 2010 afin d’autoriser ou pas l’ouverture « à titre expérimental » d’une salle de consommation dans la capitale.

Davantage de choix dans les traitements de substitution !

Act Up-Paris réclame également l’élargissement de la palette des traitements de substitution (TSO), afin de mieux prendre en compte le bien-être et le confort des usagerEs et au final, d’améliorer leur efficacité. Les TSO sont des médicaments destinés aux personnes dépendantes aux opiacés (héroïne, morphine, etc…). L’idée est de sortir du marché noir des substances illégales, où les personnes dépendantes sont soumises à plusieurs dangers (mauvaise qualité voire dangerosité des produits coupés, arrestation, violence…) pour aller vers la délivrance supervisée d’un produit légal. Délivrées de la quête du produit, les personnes dépendantes peuvent ainsi reprendre une activité sociale : études, travail…

En France, l’UD à le choix entre deux TSO officiels : la méthadone et le Subutex®. Leur légalisation date seulement du milieu des années 90. La méthadone a l’intérêt d’être un vrai opiacé. Elle ne procure pas toutefois une euphorie aussi forte que l’héroïne et est assimilée extrèmement vite par les personnes sous traitements antiviraux. Elle est délivrée via les centres spécialisés et les hôpitaux. Le Subutex®, dont la molécule est la buprénorphine haut dosage, n’est pas un opiacé. Il peut être prescrit par tout médecin généraliste. Il se présente sous forme de comprimés sublinguaux. CertainEs usagèrEs les réduisent en poudre pour les sniffer, les injecter ou les fumer.

Pas de réussite de la substitution sans prise en compte du bien-être des usagèrEs.

D’autres produits de substitution existent, mais, exclus du cadre légal des TSO, ils sont beaucoup plus difficiles à obtenir. CertainEs médecins prescrivent ainsi des sulfates de morphine (SDM) au risque d’être poursuiviEs et les UD risquent de ne plus se faire rembourser leurs traitements. Ces traitements de substitution sont pourtant intéressants notamment pour les personnes séropositives au VIH. Ils offrent en effet le même confort que la méthadone, mais ne sont pas assimilés aussi vite.

De l’héroïne médicalisée !

L’héroïne médicalisée obéit à la même idée que les TSO. La qualité de l’héroïne est garantie en étant délivrée par un centre spécialisé. Dans les pays où elle est expérimentée, cette solution s’adresse d’abord aux UD dits en « échec » avec les autres TSO, l’echec étant entendu comme une consommation d’héroïne durant le traitement ou un retour à la consommation après le sevrage. En Allemagne, où les UD peuvent demander une dose d’héroïne plus ou moins forte, les responsables des centres spécialisés ont constaté qu’ils/elles diminuaient seulEs les quantités au fil du temps. L’UD stabilise par ailleurs sa consommation de cocaïne et réduit les prises de cannabis ou de benzodiazépines.

Glossaire

BAD TRIP « mauvais voyage », crises d’angoisse ou de parano qui passent avec l’effet du produit.

BANG sorte de pipe à eau, souvent artisanale pour consommer le plus souvent du cannabis. Le nom provient de l’effet ressentit.

BLUNT joint de marijuana, roulé dans un cigare de marque Phillies Blunt, que l’on ouvre avec une lame de rasoir pour remplacer le tabac par l’herbe, avant de le refermer en humidifiant la feuille de tabac.

CAARUD Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagerEs de Drogues. Structure qui accueille les UD les plus précariséEs et leur propose une aide sociale et sanitaire, du matériel de consommation et des conseils de RDR.

CANNABIS hasch, herbe, marijuana, beuh, shit, chichon, chocolate

CHASSER LE DRAGON inhaler des vapeurs d’héroïne ou de crack chauffés au-dessus d’une flamme dans papier d’alu.

COCAÏNE blanche, neige, coke…

ECSTASY EX, taz, tata, pilule de l’amour, éva, bonbec…

FIX injection intraveineuse d’une drogue.

FLASH sensation intense née de l’absorption de drogue.

HÉROÏNE brown sugar, meuh, rabla, came, cheval…

LSD trip, buvard, acide, carton, timbre…

PARACHUTE dose de drogue enveloppée dans du papier à cigarette pour être gobée.

RDR réduction des risques

SHOOTEUSE seringue.

STERIBOX® kit d’injection. Permet d’éviter la contamination, en particulier du VIH et des hépatites. Dans ce vanity case de l’injecteurSE : 2 seringues à insuline, 2 tampons d’alcool, 2 flacons d’eau stérile, 1 préservatif, 2 Stéricup ®.

STICK joint de cannabis fin roulé sans mélange de tabac.

TSO traitement de substitution

UD usagerEs de drogues

- La commission Drogues et Usages se réunit un mercredi sur deux à 20h.
Contactez-nous.
Prochaine réunion le 2 décembre. Venez !
Act Up-Paris,
45 rue Sedaine, Paris 11e.
M° Voltaire ou Bastille.

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