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Tribune

Du dogme au comptoir

publié en ligne : 22 avril 2009 dans Action 117

Version originale de la tribune parue dans Libération du 22 avril 2009.

En pleine polémique sur le préservatif, suite aux propos du pape, Éric Favereau ne trouve rien de plus opportun que de fustiger un prétendu « dogme de la capote ». Dans un « Rebonds », il déplore le 30 mars dernier la pauvreté du débat autour de la prévention du sida. Au contraire, les discussions et les recherches sur la prévention sont vives. Il n’empêche : faire croire aujourd’hui à des alternatives efficaces à la capote est mensonger et dangereux.

Enfermer le débat sur le seul préservatif est certes contre-productif. C’est pourtant ce à quoi s’évertue la hiérarchie catholique pour tenter de justifier les propos de Benoît XVI. La principale question n’est évidemment pas celle du préservatif mais celle de politiques guidées par des autorités morales qui, s’évertuant à privilégier des programmes fondés sur l’abstinence et la fidélité, excluent toute une partie de la population de la prévention et sont vouées à l’échec.

Au moment où les États-Unis, principal contributeur mondial à la lutte contre le sida, s’apprêtent enfin à revoir une politique, dite ABC, fondée sur l’abstinence, la fidélité et en dernier recours le préservatif, on aurait aimé lire dans ces colonnes que 28 ans après le début de l’épidémie, seul 20% de la population mondiale a accès au préservatif. Que moins de 10% des populations les plus exposées au VIH a accès à des programmes de prévention ciblés. Qu’à travers le monde, des lois inspirées par des valeurs religieuses justifient la domination masculine et les violences faites aux femmes ou la persécution et la discrimination légale de minorités comme les homosexuels ou les usagers de drogues.

Alors on s’étonne que le journaliste santé de Libération s’appuie sur la difficulté des femmes en Afrique à imposer le préservatif. Il lui aura sans doute échappé que, si des recherches sont en cours sur les microbicides et les prophylaxies pré-exposition, leur efficacité n’est hélas pas démontrée : il n’existe jusqu’à présent aucune méthode alternative viable au préservatif.

Si un consensus est apparu à la conférence internationale sur le sida en août, celui-ci portait, en réalité, sur une « prévention combinée » : il n’est plus possible d’opposer le préservatif à des stratégies alternatives de prévention qui ne seraient que partiellement efficaces. Ni la circoncision, ni un microbicide - s’il existait un jour - ne permettrait seul, de venir à bout de cette épidémie.

Prétendre aujourd’hui qu’une personne sous traitement ne serait « quasiment plus contaminante » n’est pas sérieux. La commission suisse de lutte contre le sida qui a émis un avis dans ce sens, l’a clairement limité aux couples stables hétérosexuels, en l’absence d’IST et avec un traitement efficace depuis plus de six mois. Surtout, comment ignorer ici les multiples prises de positions médicales soulignant le manque de fondement scientifique de cet avis ? Même des chercheurs suisses ont démontré à la conférence de Mexico que rien dans la littérature scientifique ne permettait d’évaluer le risque résiduel sous traitement.

Pour nous séropositifs, l’espoir de ne plus présenter un jour un risque potentiel pour nos partenaires est immense. Mais nous n’oublions pas que ce risque est pour autrui. Nous ne pouvons donc pas nous satisfaire d’à-peu-près et jugeons irresponsables ceux qui considèrent, à notre place, que nous devrions nous en contenter.

L’à-peu-près est total quand la tribune d’Éric Favereau s’avance sur la prévention gay et la réduction des risques sexuels chez les homos. Alors qu’en France cette communauté est la seule où les contaminations ne baissent pas, il est délétère de laisser croire aux séronégatifs qu’ils pourraient se laisser aller à l’insouciance. Éric Favereau y défend le « sérotriage » alors que tout le monde s’accorde aujourd’hui à reconnaître que cette pratique est dangereuse entre séronégatifs. De quoi parle-t-il quand il évoque des « pratiques sexuelles moins risquées » dans une communauté qui n’identifie pas toujours où se trouve le risque : plus élevé au début de l’infection - alors que les personnes ignorent leur statut - et lors des fellations, qui semblent jouer un rôle plus important qu’attendu dans la transmission ?

Enfin, on ne comprend plus quand on lit qu’il n’y aurait pas de débat en France sur la réduction des risques sexuels. Cette question fait l’objet d’une vive polémique entre les associations depuis 2001. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, il y a bientôt 4 ans, Act Up-Paris a demandé la création d’un groupe d’experts au ministère de la santé pour se pencher sur la validité de messages qui relèvent pour nous de fausses croyances. Pour finir, on apprend dans cette tribune qu’Act Up-Paris aurait freiné la mise sur pied d’un tel travail… Si la lutte contre le sida ne s’accommode pas de dogmes, elle ne souffre pas davantage les discussions de comptoir.

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