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Lettre ouverte à Thomas Doustaly, directeur de la rédaction de Têtu

publié en ligne : 5 mars 2007

Suite à la parution du n° 120 de mars du magazine Têtu, nous publions une lettre ouverte au directeur de la rédaction, en réaction à son éditorial : "On a gagné ".

Cher Thomas,

L’éditorial que tu signes dans le numéro de mars de Têtu appelle de notre part cette réaction, tant nous estimons dangereuses les positions que tu affiches à quelques semaines des élections présidentielles.

D’un côté, tu sembles te féliciter de la réactivation, visible et lisible dans les programmes des candidatEs à l’élection présidentielle, du clivage gauche-droite en matière d’égalité des droits des LGBT. De l’autre, ta conclusion est sans appel : que Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal l’emporte, « on a gagné », la victoire est au bout du chemin en matière d’égalité des droits, puisque les homosexueLEs pourraient accéder soit à une « union style Pacs », soit au mariage. Ainsi, les positions des candidatEs des deux principaux partis de gouvernement seraient « clivées », mais nous pourrions nous satisfaire indifféremment de la victoire de l’unE ou de l’autre tant les acquis qu’il ou elle apporterait en cas d’élection seraient équivalents.

Une argumentation aussi confuse et paradoxale ne peut que desservir notre combat pour l’égalité des droits.

La coïncidence entre la publication de ton éditorial et deux arrêts de la Cour de cassation, rendus mardi 20 février [1], qui interdit les procédures d’adoption simple pour les homosexuelLEs, invalide de fait ton enthousiasme. Ces décisions de justice constitue en effet un appel clair, lancé aux politiques, à une modification de la législation en la matière, comme l’ont rappelé l’APGL et le CGL de Paris-Ile de France. Et il n’est pas besoin d’aller très avant dans les programmes des candidatEs pour se rendre compte que nous n’aurons pas « gagné » en ce domaine si la droite passe.

Car au-delà de l’union, que tu poses comme élément central du clivage droite-gauche et qui semble être l’horizon indépassable de ta pensée, les revendications en matière de droits LGBT imposent une conception qui s’applique aux couples comme aux individus et qui implique, notamment, l’ouverture aux homosexuelLEs de l’adoption pleine, l’assistance médicale à la procréation pour les lesbiennes, la modification des conditions d’accès au partage de l’autorité parentale, la lutte contre les discriminations et les violences dont sont victimes les personnes LGBT, le retrait du « transsexualisme » de la liste des maladies mentales, le droit au changement d’état civil des transgenres, la dépsychiatrisation du changement de sexe.

Autant de sujets sur lesquels les partis de gauche, s’ils ne donnent pas entièrement satisfaction, ont très clairement montré dans leurs programmes qu’ils étaient prêts à améliorer la situation. Faire croire qu’il en sera de même avec la droite relève de la naïveté, ou du mensonge. La seule lecture des programmes politiques suffit pour s’en convaincre.

Mais s’il faut s’en tenir au seul sujet de l’union, ton argumentaire ne tient pas. Si nous obtenons des avancées après les élections présidentielle et législatives, elles n’auront pas la même portée, symbolique et réelle, en cas de victoire de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal.

Si une « union style Pacs », un Pacs amélioré ou un Pacs ouvrant des droits similaires à ceux du mariage - hormis ceux relatifs à la parentalité - était adopté, nous ne pourrions en aucun cas proclamer notre joie ou crier victoire. Cela signifierait cinq ou dix années perdues pour les personnes LGBT et le maintien d’une droite qui, contrairement à certaines de ses voisines européennes, reste arc-boutée sur des valeurs traditionalistes et refuse de prendre acte de la réalité de toutes les situations familiales Comment pourrions-nous entamer un quelconque chant de victoire à cette perspective ?

Le programme de Nicolas Sarkozy REFUSE l’égalité des droits, et est, à ce titre, homophobe. Il est incroyable que nous ayons à rappeler au Directeur de la rédaction de Têtu la différence, symbolique, juridique, politique, entre l’accès au mariage pour tous les couples et un autre dispositif dont les homos devraient se contenter à titre d’ersatz.

C’est donc bien l’homophobie du programme de Nicolas Sarkozy que tu relativises en assurant qu’ « on aura gagné », quel que soit le résultat des élections. Et c’est toujours dans ce but que tu introduis la question individuelle, celle de « l’homme », Nicolas Sarkozy, sa personnalité et ses sentiments à l’égard des homosexuelLEs. Voir cette vielle rengaine des homophobes, des racistes, des antisémites, reprise dans un éditorial de Têtu est effarant.

Tu cautionnes les propos tenus par le candidat UMP sur TF1 : « Je n’accepte pas qu’on me dise homophobe parce que je refuse l’adoption par les couples homosexuels », te félicitant de « l’évacuation de la question de l’homophobie réelle ou supposée des candidats eux-mêmes ». Ce faisant, tu sépares l’action et les propos publics d’unE responsable politique de ses sentiments personnels ou intimes. A propos de Le Pen et de Villiers, tu déclares : « L’homophobie de leurs propositions n’entraîne pas forcément l’homophobie des deux hommes. ».

Mais nous avons à choisir unE candidatE pour les élections, pas à prendre le thé avec, ou devenir leur confidentE. Leurs sentiments personnels ne nous intéressent pas. Et sans même avoir en tête la campagne électorale, ce sont les propos publics et l’action politique de ces personnes qui ont des conséquences sur nos vies, pas leurs convictions intimes.

Peu nous importe, dès lors, leur prétendue « homophilie » privée. Interroge Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen sur leur homophobie, et ils répondront, probablement sans sourciller, qu’ils ne sont pas homophobes et qu’ils respectent les choix de vie individuels, quels qu’ils soient. En revanche, tous deux se déclareront tout à fait opposés à ce que nos choix de vie trouvent une quelconque reconnaissance, et encore moins une expression, dans l’espace public et la sphère politique, précisément parce qu’ils relèveraient de la sphère « privée ».

Tu le sais aussi bien que nous, l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie ou le sexisme ne sont pas que des sentiments. Ils sont beaucoup plus que cela : un système institutionnel et politique qui inscrit dans les discours publics, les pratiques et la loi l’inégalité des citoyenNEs. C’est à ce titre qu’ils doivent être combattus.

Nicolas Sarkozy est homophobe parce que son discours et son programme le sont : il refuse l’égalité entre homos et hétéros. Le reste n’a aucune importance. Au passage, nous te rappelons que c’est Nicolas Sarkozy lui-même qui a personnalisé le sujet de l’homophobie. Sur TF1, il avait été interpellé sur le fait qu’il défendait une « législation ouvertement homophobe » en refusant l’ouverture du mariage et de la parentalité aux couples de même sexe. En se défendant de toute homophobie privée, Nicolas Sarkozy cherchait à extraire la question du champ politique pour la restreindre à une dimension individuelle. En reprenant et cautionnant ses propos, tu soutiens ouvertement cette stratégie.

Tu ne peux ignorer les conséquences d’une telle position, inscrite noir sur blanc dans les colonnes de Têtu, premier magazine gay. Imagine l’impact qu’aurait pu avoir ton éditorial si les défenseurs de Vanneste avaient pu le produire lors de son audience en appel, en décembre dernier. « Christian Vanneste n’est pas homophobe quand il dit qu’il est contre l’homosexualité. L’homophobe, c’est celui qui hait les homosexuelLEs, à l’intérieur de soi ». Tels sont les propos de Philippe Auzenet, pasteur, cité par la défense, pour justifier les insultes du député. Tu n’écris pas autre chose.

Enfin, et ce n’est pas la moindre de nos critiques, ton éditorial passe totalement sous silence les enjeux de la lutte contre le sida dans la campagne présidentielle. Comme si 15 % des homosexuels n’étaient pas séropositifs, comme si les enjeux de recherche, d’accès aux soins, de politique de santé, de précarité, de logement, d’accès à l’emploi des malades, d’invalidité ou de handicap ne les concernaient pas. Comme si les questions minoritaires autour desquelles s’est construite la lutte contre le sida ne concernaient pas les personnes LGBT : usages de drogues, travail sexuel, statut des personnes étrangères en France, régularisation du /de la conjointE étrangèrE, conditions de détention des prisonnièrEs notamment. Sur tous ces sujets, tu ne nous dis rien de ce qu’il faudrait penser des programmes des candidatEs.

Pourtant, si le clivage peut te sembler moins net, l’analyse des cinq années au cours desquelles Nicolas Sarkozy a été membre du gouvernement est sans appel. La loi sur le handicap, adoptée en 2005, est inadaptée à la situation de la majorité des séropositifVEs et des malades du sida. En matière de logement, de nombreuxSES séropositifVEs, y compris LGBT, n’ont pas de logement stable, voire vivent à la rue : qu’ont fait les gouvernements UMP pour empêcher cela ? En 2002, la loi sur la sécurité intérieure a créé le délit de racolage passif et a contribué à marginaliser un peu plus les travailleurSEs du sexe, à les reléguer aux marges de l’espace public et à les éloigner encore un peu plus des droits et des soins. La « guerre à la drogue », que Nicolas Sarkozy prévoit dans son programme présidentiel, s’est amplifiée, de même que la répression sans faille des simples usagèrEs. L’accès à la suspension de peines pour raisons médicales, établie en 2002 par le gouvernement de Lionel Jospin, a été restreint par l’actuelle majorité. Et en matière de droit au séjour et aux soins des malades étrangèrEs, combien d’attaques depuis 2002 ? Combien de malades étrangèrEs expulséEs vers leurs pays d’origine sans autre perspective que d’y mourir ? Combien de tentatives de restriction d’accès à l’Aide médicale d’Etat ?

Pour toutes ces raisons, nous ne pouvons pas prétendre, aujourd’hui, que nous avons gagné.

Sois assuré, cher Thomas, de nos sentiments les meilleurs,

Hugues Fischer et Emmanuel Château
Co-Présidents d’Act Up-Paris



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