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Dossier Toronto

Précieuse réduction des Risques

publié en ligne : 30 octobre 2006 dans Protocoles 44

L’IAS et le comité d’organisation de la conférence ont fait le choix considérable de consacrer environ un tiers des sessions de cette conférence à la réduction des risques liés aux drogues (RdR) et aux usagers de drogues par injection (UDI). Ce choix était évidemment devenu impératif, surtout après la première conférence en Russie sur le sida (EECAAC), à Moscou.

La RdR est ce mouvement de pensée qui a permis, au tournant des années 90, la mise en place de programmes d’échange de seringues, la dispensation de médicaments de substitution comme la méthadone ou la production de brochures et de journaux s’adressant directement aux usagers, dans un langage non-scientifique, pour les informer sur les moyens de réduire les risques liés aux différents usages des drogues. Cette politique a permis à des milliers de toxicomanes de sortir de la marginalité dans laquelle ils avaient été relégués par trente années de répression. Cette politique rompt délibérément avec la stigmatisation des personnes et la mise à l’index des objets utilisés par les toxicomanes, comme les seringues.

La conférence de Toronto a donc été l’occasion d’un bilan international brillant lors d’une session fait par Alek Wodak, président de l’association internationale de réduction des risques (IHRA, International Harm Reduction Association). Ce sont les travaux pilotes de cet épidémiologiste australien qui ont réussi à convaincre l’ONU d’investir dans des enquêtes indépendantes des pouvoirs en place pour évaluer l’impact réel de l’épidémie de sida et des hépatites chez les usagers de drogues en Asie.

Une épidémie qui sort de l’ombre

En 2000, lors de la première conférence mondiale sur le sida qui a eu lieu en Afrique, à Durban, nous ne pensions pas possible d’entendre un jour, des données épidémiologiques pires que ceux de l’Afrique du Sud. Pourtant, aujourd’hui, nous savons qu’il vaut mieux ne douter de rien face à l’aveuglement et à la lâcheté politique internationale, en matière de sida. La non-reconnaissance des politiques de RdR en Asie nous réserve pour demain, l’ampleur d’une catastrophe sanitaire où l’Afrique pourrait faire pâle figure. A titre d’exemple, les chiffres consternants de contamination recensés chez les jeunes SDF injecteurs de moins de 25 ans à Moscou, montrent que plus de 80 % seraient déjà séropositifs au VIH.

D’après le bilan international de la RdR présenté par Alek Wodak, parmi les 144 pays qui recensent des usagers de drogues, 41 présentent une prévalence du VIH parmi les usagers de drogues est supérieure à 5 %. La production, la consommation et le nombre de variétés de drogues augmentent sachant que le marché des drogues illicites pèserait environ 322 milliards de dollars par an. Enfin, l’usage de drogues par voie intraveineuse a déjà débuté dans au moins dix pays d’Afrique.

Dans le monde, 30 % des nouvelles contaminations ont lieu hors d’Afrique subsaharienne. En dehors de l’Afrique subsaharienne, les UDI représentent 30 % de ces nouvelles contaminations, soit environ 10 % des nouvelles contaminations, dans le monde sachant que ce chiffre est en hausse. Dans plusieurs pays, l’épidémie généralisée a commencé au sein des UDI. Puis faute de courage politique et de mesures adaptées, il a été démontré que l’épidémie s’est ensuite propagée depuis les usagers de drogues vers la population générale, par voie sexuelle, entre autres via la prostitution. Agir sur les contaminations par usage de drogues c’est aussi agir sur un vecteur qui ne concerne pas seulement les usagers eux-mêmes mais la population dans son ensemble, contrairement à ce que peut imaginer certains responsables aigris.

La RdR a été reconnue par les instances de l’ONU (OMS, ONUSIDA, UNODC, UNICEF, Banque Mondiale), par la Croix Rouge et le Croissant Rouge et par de nombreux pays d’Europe, Asie, Océanie, le Canada et le Brésil. Tous les pays de l’Union européenne (25/25) ont des programmes d’échange de seringues (PES) et un accès à des traitements de substitution aux opiacés (TSO). Les 25 pays d’Europe centrale et orientale et d’Asie centrale ont des PES ainsi que la Chine, le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie, l’Inde, à Burma et à Taïwan. Cette politique est pourtant toujours rejetée par les USA et d’autres pays comme la Russie, soit deux pays où la prévalence du VIH chez les usagers de drogues est particulièrement préoccupante, tout autant que le nombre de personnes touchées. Et dire qu’il s’agit de deux membres du G8, et non des moindres.

L’acceptation de la RdR a grandement progressé au cours des 5 dernières années, mais elle est toujours très faible là où les besoins sont les plus grands, en Europe centrale et orientale et en Asie. L’acceptation de la RdR en prison quant à elle, est extrêmement basse partout encore.

Act Up-Paris regroupe les commissions travaillant sur les drogues, la prison, la prostitution et les étrangers dans un pôle appelé “Santé-Répression”. Une étude a justement été menée à travers 89 grandes villes des États-Unis et a étudié les corrélations entre 3 données caractéristiques de l’activité répressive en matière d’usage de drogues (arrestations liées aux drogues par habitants, nombre d’employés de police par habitant, budget du système carcéral), le nombre d’UDI par habitant et la prévalence du VIH parmi les UDI. Cette étude a démontré qu’il n’y avait pas de corrélation significative entre les mesures répressives et le nombre d’UDI par habitant, mais qu’en revanche les 3 indicateurs répressifs étaient significativement et positivement corrélés à la prévalence du VIH parmi les UDI. Cette étude confirme donc que plus il y a de flics par habitant, plus ils arrêtent d’usagers de drogues et plus le budget lié aux prisons est important. En poussant ces conclusions, on peut penser que, plus la proportion d’usagers de drogues par injection séropos augmente, plus le risque de voir exploser le sida dans toute la population augmente avec. Équation simple à comprendre, peut-être même pour un futur candidat à l’élection présidentielle comme Nicolas Sarkozy.

Il est capital de noter qu’à ce jour aucun pays ayant fait le choix d’une politique nationale de réduction de risques liés aux drogues, n’a jamais fait marche arrière. Ce message pourrait être utile à l’attention de ces tristes 78 députés français, jugeant encore utile de s’acharner sur deux groupes d’auto-support subventionnés par l’État en France, comme Asud et Techno-Plus. Or l’OMS ou même l’Europe a clairement établi dans l’énoncé des bases d’une politique de RdR, qu’il est capital que l’État finance et prenne en charge intégralement les groupes d’auto-support en leur offrant les moyens d’éditer et de diffuser nationalement des revues s’adressant aux différents types d’usagers de drogues, afin de mieux les sensibiliser aux messages de prévention.

L’exemplarité française

À Toronto, lors de la conférence de presse de Xavier Bertrand, Ministre de la santé français, par une retansmission vidéo en différé, Jacques Chirac a réaffirmé l’importance du choix des politiques de RdR, ainsi que la spécificité française en matière de produits de substitution, comme l’accès bas seuil au Subutex® (c’est-à-dire à bas seuil d’exigence, contrairement aux centres Méthadone où il faut être très respecteux des règles imposées). C’est lors de cette conférence de presse qu’on a appris qu’il ne serait finalement pas classé comme “stupéfiant”, comme l’avait d’ailleurs déjà affirmé tous les spécialistes de santé publique et les professionnels de la RdR en France, ainsi que l’OMS depuis mars 2006.

Durant cette conférence mondiale, l’exemple de la politique française de substitution et de RdR a été plusieurs fois citée et largement applaudie. En France, les usagers de drogues par injection sont le seul groupe à avoir su adopter des comportements safe et durables puisqu’ils ne représentent plus que 0,3 % des contaminations VIH en 2004, comparés au 30 % de 1996.

Lors de la cérémonie de clôture de la conférence, Sacha, représentant de FrontAids, le groupe d’auto-support d’usagers de drogues russe, a parfaitement résumé la situation en déclarant, en russe et à la surprise générale : “ La lutte contre le sida n’est pas compatible avec le capitalisme ! ”. Standing ovation largement méritée.

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Les deux cartes sont issues de la présentation de Alex Wodak. Sa présentation est téléchargeable sur le site de la conférence.

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